DE L’ADRIATIQUE AU DANUBE.
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leurs! Les yeux sont en paradis. Et comme sous ce beau soleil aux reflets
ambrés la soie des foulards prend des cassures chatoyantes, les boutons
d’argent miroitent, les fausses pierreries des colliers étincellent!
Quelques femmes ont la taille serrée dans une espèce de veste fourrée,
une cabanitza, d'un ton saumon clair, toute ramagée de découpures en
cuir et relevée de broderies formant des arabesques et des fleurs.
Les femmes mariées seules ont le privilège d’ajouter des manches à cette
veste.
Un foulard aux couleurs éclatantes, porté à la main ou noué à la cein
ture, une paire de bottes, des colliers de corail à quadruple rang et des
petits miroirs épinglés à la taille, — voilà tout l’arsenal de coquetterie
d’une paysanne croate. — Pendant la semaine, la Croate marche nu-pieds,
pour économiser sa chaussure. A la campagne, on rencontre à tont instant
des femmes qui s’en vont à la messe, le dimanche, portant leurs bottes à la
main ou sur l’épaule; elles ne se chaussent que sur le seuil de 1 église, et se
déchaussent en sortant.
Quant aux paysans, leur costume est celui-ci :
Un petit chapeau, rond de calotte, aux ailes étroites et relevées, orné de
plumes multicolores, de petits miroirs et de galons ; une chemise aux man
ches bouffantes, aux poignets brodés, au plastron étoilé de gros boutons
d’argent. La chemise est serrée à la taille par une ceinture de cuir et flotte
en mille plis sur le pantalon, ce qui a fait dire à un savant voyageur alle
mand, qui avait oublié ses lunettes, que les paysans croates portaient des
jupons blancs. Un gilet de drap bleu, galonné dans le dos de soutaches
jaunes ou rouges, et orné par devant de triples rangées de boutons de
métal, prend la taille et tranche sur la blancheur de la chemise. De larges
culottes de toile aux bords frangés descendent jusqu’au-dessous du genou
sur la botte reluisante. Un sac en tapisserie, — une « torba » , — formée de
longs flocons en laine rouge, suspendue à une bretelle de cuir historiée,
complète l’habillement. Cette torba, que le paysan porte toujours en ban
doulière, remplace les poches absentes de son pantalon.
Descendu dans la rue, j’emboîtai le pas derrière deux jeunes paysannes
qui se dirigeaient du même côté que moi, en se donnant la main. Elles
s’arrêtèrent devant un magasin de nouveautés dont l’étalage était orné d’un
mannequin à tête de femme, vêtu d’une longue robe à traîne; cette toilette
dut leur paraître du dernier grotesque, car elles se prirent a rire a gorge
déployée, d’un rire fou, — comme nous ririons d’elles chez nous, si elles
s avisaient de venir se promener sur nos trottoirs dans le trop simple appa
reil de leur costume national.