Full text : La question d'Orient depuis ses origines jusqu' à nos jours

LES  MASSACRES  D’ARMÉNIE.  665
Les  puissances  exigèrent  des  réformes,  et,  pour  ne  plus
se  heurter  à  une  fin  de  non-recevoir,  elles  réduisirent  de
beaucoup  les  termes  du  memorandum  dull  mai  :  elles
laissèrent  au  gouvernement  ottoman  toute  liberté  dans  le
choix  desvalis;  elles  respectèrent  scrupuleusement  sa  souveraineté. ­
  Moyennant  cela,  il  daigna  accepter  leurs  propositions, ­
  et  un  iradé,  signé  le  20  octobre  1895,  parut  donner
aux  Arméniens  les  garanties  essentielles.  Lord  Salisbury
exprima  pourtant  des  doutes  sur  la  sincérité  des  promesses
du  sultan.
A  la  nouvelle  des  concessions  faites  par  le  gouvernement,
les  musulmans  entrèrent  dans  une  grande  colère  :  ils  crurent ­
  ou  affectèrent  de  croire  que  dès  lors  les  chrétiens
allaient  être  leurs  maîtres  et  les  massacrer  à  leur  tour  —
car  pour  eux,  la  liberté,  c’est  le  droit  de  massacrer  —,  en
sorte  que  l’iradé  du  20  octobre  fut  le  signal  du  grand  massacre ­
  de  novembre  et  décembre.  Les  victimes  se  comptent
alors  par  milliers,  et  non  plus  seulement  par  centaines.
L’ordre  est  donné  du  haut  des  minarets  par  les  muezzins
qui  appellent  les  fidèles  à  la  curée  *  et  qui,  descendus
ensuite  aux  villages  chrétiens,  excitent  les  meurtriers.  Le
massacre  est  conduit  par  les  officiers  du  sultan,  notamment
par  le  maréchal  Chakir-pacha,  qui  annonce  que  «  le  Maître
a  permis  de  tuer  les  Arméniens.  »  Pendant  près  de  trois
mois,  toutes  les  localités  habitées  par  des  Arméniens  sont
affreusement  ensanglantées  :  3.000  morts  à  Diarbékir  ;  les
bouchers  étalent  devant  leurs  boutiques  de  la  chair  d’Arméniens
  :  «  Chiens  de  chrétiens  à  vendre  »  ;  4  à  5.000  victimes ­
  à  Erzeroum,  où  les  bourreaux  imaginent  de  couvrir  de
pétrole  les  chrétiens  vivants  et  de  les  allumer  comme  des
flambeaux.  Mêmes  horreurs,  à  différentes  dates,  selon  l’arrivée ­
  des  ordres  de  Constantinople,  à  Mouch,  Bitlis,  Kharpour,
  Sivas,  Césarée,  Malatia.  Et  partout,  après  le  massacre, ­
  la  misère  fut  effroyable  et  fit  périr  la  majorité  des
survivants.  Il  n’y  eut  pas  moins  de  100.000  morts.
Car  le  massacre  fut  alors  général  ;  l’opération  fut  appliquée ­
  à  tout  le  pays  arménien,  même  au  Zeïtoun,  malgré  le
voisinage  des  côtes,  où  l’on  pouvait  craindre  d’être  vu  par
1  Europe.  Il  est  vrai  que  les  Musulmans  paraissent  avoir  eu
peu  de  souci  de  l’opinion  de  l’Europe:  «  Allez  vous  plaindre
au  consul,  »  disaient-ils  volontiers  à  leurs  victimes  en  les
1.  A.  Vandal,  Les  massacres  d’Arménie^  pli.
            
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