9Z G. V. PLÉKHANOV
qui fait que beaucoup la comprennent mal. On devrait
dire que l’histoire ne fait pas de « bonds » sans qu’ils
soient préparés. Aucun bond ne peut avoir lieu sans une
cause suffisante, qui réside dans la marche antérieure de
l’évolution sociale. Mais, étant donné que cette évolution
ne s'arrête jamais dans les sociétés en voie de développe-
ment, on peut dire que l’histoire est constamment oceupée
à préparer des bonds et des bouleversements. Elle fait
cette œuvre assidûment et impertubablement, elle travaille
lentement, mais les résultats de ses efforts (les bonds et
les catastrophes politiques) sont inéluctables et inévita-
bles.
Lentement s’accomplit la « transformation du type >
de la bourgeoisie française. Le citadin de l’époque de la
Régence ne ressemble pas au citadin de l’époque de
Louis XI, mais, en somme, il ne dément quand même pas
le type du bourgeois de l’ancien régime. Il est devenu plus
riche, plus instruit, plus exigeant, mais n’a pas cessé d’être
le roturier qui doit toujours et partout céder le pas à l’aris-
tocratie. Mais voilà que l’année 1789 arrive, le bourgeois
lève fièrement la tête. Quelques années encore se passent,
et il devient le maître de la situation, mais de quelle ma-
nière! « avec des torrents de sang », au roulement des tam-
bours, accompagné des « détonations de la poudre », sinon
de la dynamite, qui n’était pas encore inventée. Il oblige
la France à traverser une véritable « période de destruc-
tion », sans se soucier le moins du monde qu’avec le temps,
il se trouvera peut-être un pédant qui proclamera que les
bouleversements par la violence sont une « conception
erronée ».
Lentement se transforme le « type » des rapports so-
ciaux de la Russie : les duchés-apanages, dont les posses-
seurs avaient démembré le pays par leurs luttes intestines,
disparaissent, les boyards frondeurs se soumettent défini-
tivement au pouvoir du tsar et deviennent de simples no-
bles, astreints, comme toute leur classe, au service de la
Couronne. Moscou soumet les royaumes tartares, acquiert
la Sibérie, s’annexe la moitié de la Russie Méridionale,
mais reste quand même Moscou l’Asiatique. Pierre le Grand
fait son apparition et accomplit un « bouleversement par
la violence » dans la vie de la Russie. Une période nou-
velle, européenne, de l’histoire russe commence. Les sla-
vophiles appellent Pierre le Grand l’Antéchrist, précisément
à cause de la « soudaineté » du bouleversement accompli
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