LA DIVISION DU TRAVAIL
social, car la société serait menacée ainsi de se stéréotyper
comme sous le régime des castes. Nous sommes bien disposé
à reconnaître avec M. Espinas que « l’aptitude à l’isolement
n’est qu’un caractère très inférieur de l’individualité », voire
même que c'est là un trait propre au sauvage — et certes « le
bon sauvage » n’est plus aujourd'hui, comme pour les littéra-
teurs du xvirre siècle, le type idéal de l’humanité — mais tout
de même, c’est une force et une supériorité pour l’homme
que l’aptitude à changer de profession ou de métier. La plu-
part des hommes qui, aux Etats-Unis, sont parvenus aux
plus hautes situations ont fait dans leur vie vingt métiers.
C’est le caractère d’une société dynamique et progressive
que de pouvoir utiliser tous ses membres à plusieurs fins, et
le seul moyen d'y arriver c’est de maintenir — à côté et au-
dessus de l'instruction professionnelle, nécessaire pour
devenir un bon travailleur — la culture générale nécessaire
pour devenir un homme et qui se trouve si bien caractérisée
par ce beau et vieux mot de collège « les humanités ».
Il est à craindre aussi que la spécialisation professionnelle
ne réalise pas tout à fait les fins morales qu’on en attend,
celle de développer la solidarité et l’altruisme en apprenant
aux individus qu’ils ne peuvent se passer les uns des autres,
pas plus que les organes d’un même corps, et qu’ils doivent
mettre en pratique la fable de l’Aveugle et du Paralytique :
Je marcherai pour vous: vous y verrez pour moi!
Tout au contraire, la division du travail professionnelle
tend à créer « l’esprit de corps », lequel se trouve presque
toujours en conflit avec l’intérêt général. C’est un gros danger
social. La société dans son ensemble se trouve comme
assiégée par les âpres revendications des organisations pro-
fessionnelles, celles des agriculteurs, des industriels, des
employés de l’État, des inscrits maritimes, des mineurs, etc.
Les ouvriers eux-mêmes ont si bien senti ce danger, en ce
qui les concerne, qu’ils ont cherché à englober et à subor-
donner les intérêts corporatifs de chaque métier dans une
Confédération Générale du Travail.
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