LES BESOINS ET LA VALEUR
Inversement si, faisant un conte bleu, on imaginait que
par l’effet des progrès de la science et de l’industrie tous les
objets devinssent aussi abondants que l’eau des sources ou
le sable des plages et que les hommes, pour satistaire leurs
désirs, n'eussent qu’à puiser à volonté, en ce cas, il est évi-
dent que toutes choses auraient perdu toute valeur d’échange,
car on n’échange pas ce qui est gratuit pour tous. Elles n’en
auraient ni plus ni moins que cette même eau des sources
ou ces mêmes grains de sable. Et comme une somme de
zéros ne peut jamais faire que zéro, il n’y aurait plus, en
effet, ni valeur ni richesse individuelle. Dans ce pays de
Cocagne il n’y aurait plus de riches, puisque tous les
hommes seraient égaux devant la non-valeur des choses,
de même qu'’aujourd’hui le roi et le mendiant sont égaux
devant la lumière du soleil. Mais la richesse réelle y serait
à son maximum (1).
Qu'est-ce que la valeur ?
Nous venons de dire que le mot valeur implique rapport,
comparaison, préférence. Mais pourquoi telle chose vaut-elle
plus que telle autre ? Cette question, que personne ne songe
à se poser tant elle paraît simple, fait depuis des siècles le
tourment des économistes,
Les innombrables réponses qui ont été données peuvent se
classer en deux grandes théories que nous allons examiner
successivement, valeur-utilité, valeur-travail.
(A) J.-B. Say disait . « La richesse étant composée de la valeur des choses
possédées, comment se peut-il qu'une nation soit d'autant plus riche que les
choses y sont à plus bas prix ? » Et Proudhon, dans ses Contradictions
économiques, avait mis au défi «tout économiste sérieux » de répondre à
cette colle… La réponse, c'est que la définition qui sert de base à ce raison-
nement est inexacte ; s'il est vrai pour un individu que sa richesse soit cons-
tuée jar la somme des valeurs qu'il a en portefeuille, ce n’est pas vrai pour
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IV