LES BESOINS ET LA VALEUR
cela fait, ait brisé le moule : c’est simplement qu’il faut
beaucoup de peine ou beaucoup de chance pour en trouver
et, par conséquent, la quantité existante ne peut s’accroître
que difficilement. Si les chronomètres sont rares, ce n'est
point qu’il n’en existe de par le monde qu’un nombre insuffi-
sant pour les besoins : c’est simplement que la fabrication
d’un bon chronomètre exigeant un temps considérable et
une habileté spéciale, la quantité se trouve limitée par le
temps et le travail disponibles. Il serait mème téméraire
d'affirmer que les tableaux de Raphaël soient en nombre
absolument limité, car il n’est pas impossible qu’on ne
parvienne, un jour ou l’autre, dans quelque grenier ou
quelque vieille église, à en découvrir d’autres que ceux que
nous connaissons.
Donc, dans l’explication de la valeur, mème fondée sur
l’utilité, nous ne pouvons faire abstraction du plus ou moins
de difficulté à produire la richesse : et cela est si vrai que
la simple possibilité non encore réalisée — par exemple la
découverte d’un chimiste pour cristalliser le carbone en
diamant, même avant d’avoir reçu aucune application indus-
trielle — peut très bien suffire pour agir comme réfrigérant
sur la valeur.
D'autre part, cette explication semble mieux faite pour un
Robinson que pour des hommes vivant à l’état de société et
sous le régime de l’échange. Un lorgnon n’a-t-il pas pour
moi une utilité finale énorme si je suis myope au point de
ne pouvoir m’en passer pour lire ni même pour marcher ?
Pourtant, comme je sais que s’il vient à se casser, je trou-
verai toujours à le remplacer chez n’importe quel opticien,
son utilité finale ne saurait être supérieure à celle de 5 ou
6 francs que j'aurai à débourser et qui représentent simple-
ment le coût de production du lorgnon.
$ 2. Valeur-travail.
Cette théorie a tenu une place éminente dans l’histoire
des doctrines. Enseignée pour la première fois, quoique
sous une forme un peu incertaine, par Adam Smith, forte-
63