LA CRISE DE 1840.
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domination de l’empereur y avait fait tressaillir le senti
ment national engourdi; l’agitation du ministre français
de 1840 réveilla l’Allemagne de son sommeil léthargique.
Ce sont là les résultats du nouveau conflit turco-égyptien,
insignifiant en lui-même, mais aggravé par l’intervention
européenne, par les ambitions jalouses de la Russie et de
l’Angleterre un instant coalisées contre une influence rivale,
par la sensibilité nerveuse de l’opinion publique en France,
avide de gloire militaire, de revanche, toujours extrême
ment délicate à l’endroit de l’honneur, même de l’amour-
propre national. Comme par un don spécial des pays du
Levant, tout ce qui s’y passe prend, dans la vie politique
des nations et dans la mémoire des hommes, d’étonnantes
proportions. Un rien y est gros de conséquences, et, par
l’accumulation d’intérêts innombrables et variés en ce
centre de l’ancien monde, le moindre bruit y résonne
étrangement. Nulle part, la diplomatie n’a autant besoin
de tact, d’ingéniosité, d’expérience; nulle part, il n’est
autant nécessaire de se défier du premier mouvement, des
brusques sautes de l’opinion. Nulle leçon n’est plus instruc
tive, notamment pour des Français, que celle qu’ils y ont
reçue en 1840.
Toutes les espérances du gouvernement et du public en
France reposaient sur la résistance du pacha d’Égypte.
Mais rien de plus trompeur que les puissances de l'Orient;
sous des apparences redoutables, elles n’oflrent souvent
aucune consistance, et s’évanouissent au toucher comme
une bulle crevée.
Le 14 août, quelques vaisseaux anglais, autrichiens et
turcs, sous sir Charles Napier, parurent devant Beirout.
Bientôt des soulèvements se produisirent en Syrie eontre
Ibrahim: l’argent anglais y fut pour quelque chose, mais
aussi la domination très pesante du pacha. La Montagne du
Liban, peuplée de Druses musulmans et de Maronites chré
tiens, formait depuis longtemps un pays autonome, une
sorte de république patriarcale, ayant à sa tête un émir chré
tien tributaire de la Porte, toujours choisi, depuis plus de
cent ans, dans la famille des Chéabs, sous la haute pro
tection de la France. Quand Méhémet fut maître de la
Syrie, il supprima ces libertés, et le gouvernement fran
çais, à cause de ses relations très intimes avec lui, ne s’y
opposa pas: l’émir de la Montagne, Bécbir, passa aux
Anglais, et aida puissamment, en 1840, au succès de leurs