100 G. V. PLÉKHANOV
vement. Mais quand un objet n’est encore qu’en voie d'ap-
parition, on peut parfois avec raison hésiter à répondre.
Lorsque, chez un homme, la moitié de la tête est dégarnie
de cheveux, nous disons : il a une belle calvitie. Mais allez
donc déterminer à quel moment précis la chute des che-
veux produit la calvitie !
A toute autre question déterminée sur l’appartenance
de telle propriété à tel objet, il faut répondre ou bien par
oui ou bien par non. Cela ne peut faire aucun doute. Mais
comment voulez-vous qu’on réponde, lorsqu’un objet se
modifie, lorsqu’il est déjà en train de perdre une propriété
donnée ou bien seulement sur le point de l’acquérir ? Il
va de soi qu’une réponse déterminée est également dans ce
cas de rigueur. Mais précisément cette réponse ne sera
déterminée que si elle est conçue d’après la formule : « oui
est non, et non est oui », tandis qu’il sera même impossible
de répondre selon la formule : « ou bien oui, ou bien non >,
recommandée par Uberweg. ,
Certes, on peut objecter que la propriété que l’objet
est en train de perdre n’a pas encore cessé d’exister, et que
celle qu’il est en train d’acquérir existe déjà ; que, par con-
séquent, une réponse conçue d’après la formule : « ou bien
oui, ou bien non » est possible, voire obligatoire, alors
même que l’objet dont il s’agit est en état de transforma-
tion. Pourtant, c’est faux. L’adolescent, sur le menton du-
quel le « duvet » commence à pousser, gagne déjà de la
barbe incontestablement, mais cela ne nous autorise pas
encore à le qualifier de barbu. Duvet sur le menton n’est
pas barbe, bien qu’il se transforme peu à peu en barbe.
Pour devenir qualitatif, le changement doit atteindre une
certaine limite quantitative. Quiconque oublie cela, perd
précisément la possibilité d’exprimer un jugement déter-
miné sur les propriétés des objets.
« Tout coule, tout change », dit l’antique penseur
d’Ephèse. Les combinaisons que nous appelons des objets
se trouvent en état permanent de transformation plus ou
moins rapide. Dans la mesure où des combinaisons données
restent ces mêmes combinaisons, nous devons les apprécier
d’après la formule : « oui est oui, et non est non ». Mais
dans la mesure où elles se transforment et cessent d’exister
comme telles, nous devons faire appel à la logique de la
contradiction : il faut que nous disions — au risque de
nous attirer le mécontentement de MM. Bernstein, N. G.
et de toute la confrérie des métaphysiciens — « oui et non:
elles existent et n’existent pas ».