DIALECTIQUE ET LOGIQUE 101
De même que l’inertie est un cas particulier du mou-
vement, de même la pensée conforme aux règles de la
logique formelle (conforme aux « lois fondamentales » de
la pensée) est un cas particulier de la pensée dialectique.
On disait de Cratyle, un des élèves de Platon, qu’il
n’était pas d’accord même avec Héraclite, qui avait dit :
« Nous ne pouvons descendre deux fois un seul et même
fleuve ». Cratyle affirmait que nous ne pouvions le faire
même une seule fois : pendant que nous descendons le
fleuve, il se modifie, il devient autre. Dans des jugements
semblables, l’élément qui constitue l’être présent est, pour
ainsi dire, supprimé par l’élément du devenir. Cela, c’est
abuser de la dialectique, et non l’appliquer justement. He-
gel remarque : Das Etwas ist die erste Negation der Nega-
tion (Le quelque chose est la première négation de la
négation).
Ceux de nos critiques qui n’ignorent pas complètement
la littérature philosophique aiment se référer à Trende-
lenburg, qui aurait soi-disant réfuté tous les arguments
en faveur de la dialectique. Mais ces messieurs, comme cela
se voit, ont mal lu Trendelenburg, si toutefois ils l’ont lu.
Ils ont complètement oublié — s’ils l’ont jamais connue,
ce dont je ne suis nullement sûr — la bagatelle que voici.
Trendelenburg reconnait que la loi de contradiction est
applicable, non pas au mouvement, mais uniquement aux
objets créés par ce dernier. Et cela est juste. Mais le mou-
vement ne ‘fait pas que créer les objets. Comme nous l’avons
déjà dit, il les modifie constamment. Et c’est précisément
pour cette raison qüe la logique du mouvement (« logique
de la contradiction ») ne perd jamais ses droits sur les
objets créés par le mouvement. Et c’est pourquoi, tout en
rendant aux « lois fondamentales » de la logique formelle
l’hommage qui leur est dû, nous devons nous rappeler que
ces lois sont valables uniquement dans certaines limites,
dans la mesure où elles ne nous empêchent pas de laisser
aussi sa part à la dialectique. Voilà comment la loi se
présente en réalité d’après Trendelenburg, bien que lui-
même n’ait pas tiré toutes les conclusions qui découlent
du principe par lui formulé, principe d’une importance
exceptionnelle pour la théorie de la connaissance.
Nous ajouterons ici, en passant, que les Logische Unter-
suchungen (Etudes de logique) de Trendelenburg contien-
nent de nombreuses remarques très justes, qui ne témoi-
gnent pas contre nous, mais en notre faveur. Cela peut