112 G. V. PLÉKHANOV
dérer comme impossible à saisir. Pour la chimie, dans la pre-
mière moitié du xIx° siècle, les substances organiques étaient
des choses mystérieuses de ce genre, et maintenant nous avons
appris à les reconsfituer l’une après l’autre par la synthèse
de leurs éléments chimiques, sans recourir à l’aide des proces-
sus organiques. Les chimistes contemporains déclarent que,
dès que la structure chimique d’un corps quelconque nous est
connue, ce dernier peut être reconstitué à l’aide de ses élé-
ments. Nous sommes, pour le moment, encore loin de con-
naître la composition des substances organiques supérieures,
les corps albuminés, mais il n’y a aucune raison pour que nous
ne puissions, fût-ce au bout de plusieurs siècles, acquérir ce
savoir, etarriver ainsi à produire de l’albumine artificielle. Quand
nous y serons parvenus, nous aurons la possibilité de repro-
duire la vie organique, de ses formes inférieures jusqu’aux
formes les plus élevées, car la vie n’est pas autre chose que la
forme normale d’existence des corps albuminés.
« Mais, après avoir fait ces réserves formelles, notre agnos-
tique parle et agit comme un matérialiste ordinaire, qu’il est
essentiellement, Autant que nous le sachions, dira-t-il peut-être,
la matière et le mouvement ou, comme on dit maintenant,
l'énergie, ne peuvent être ni créés, ni anéantis, mais nous
n’avons aucune preuve que l’un et l’autré n’aient pas été créés
à une époque ou à une autre. Mais si vous essayez de vous
servir de cette affirmation contre lui dans un cas particulier
quelconque, il vous fera vivement abandonner cette position.
Admettant in abstracto la possibilité du spiritualisme, il ne veut
pas en entendre parler in concrefo. Il vous dira : Autant que
nous le sachions et puissions le savoir, il n’existe pas de créa-
teur ou de régisseur de l’Univers ; autant que nous le sachions,
la matière et l’énergie ne peuvent être ni créées, ni annihilées ;
pour nous, la pensée n’est qu’une forme de l’énergie, qu’une
fonction du cerveau ; tout ce que nous savons indique que le
monde est régi par des lois immuables, etc, etc. Ainsi, dans
la mesure où il est homme de science et où il sait quelque
chose, il est matérialiste. Au delà de sa science, dans les do-
maines où il ne sait rien, il traduit son absence de savoir
en grec et l’appelle agnosticisme. >
Le représentant le plus typique de l’agnosticisme et l’au-
teur de ce terme est Thomas Henry Huxley (1825-1895), élève
de Darwin et l’un des plus grands biologistes anglais, qui a
beaucoup fait pour la vulgarisation des principes des sciences
physiques et naturelles modernes. De 1860 à 1880, il fut
très populaire en Russie, surtout parmi les « réalistes pen-
sants >. Son livre La place de l’homme dans la nature a paru
en 1864 en deux traductions. Les Leçons de physiologie
élémentaire avaient été préfacées par D. Pissarev (D. R.).