Full text: Les questions fondamentales du marxisme

_18 G. V. PLÉKHANOV 
penser, laquelle se butait sans résultat à l’idéalisme. 
Dans le cas présent, on ne supprime pas un seul des élé- 
ments de la contradiction ; ils sont conservés tous les deux, 
tout en manifestant leur véritable unité. « Ce qui, pour 
moi, ou subjectivement, est un acte purement spirituel, 
immatériel, non-sensible est en soi, objectivement, un acte 
matériel sensible » (*). 
. Remarquez qu’en disant cela, Feuerbach se rapproche 
de Spinoza, dont il exposait la philosophie avec beaucoup 
de sympathie déjà à l’époque où son propre divorce avec 
l’idéalisme ne se dessinait qu’à peine, c’est-à-dire lorsqu’il 
écrivait son histoire de la nouvelle philosophie (9). En 1843, 
il remarquait très finement dans ses Grundsätze que le pan- 
théisme est un matérialisme théologique, une négation de 
la théologie, négation qui se maintient à un point de vue 
théologique. C’est dans cette confusion du matérialisme 
avec la théologie que résidait l’inconséquence de Spinoza, 
inconséquence qui, cependant, ne l’empêcha pas de trouver 
« l’expression juste, au moins pour son temps, pour les 
concepts matérialistes de l’époque moderne ». Aussi Feuer- 
bach appelle-t-il Spinoza « le Moïse des libres-penseurs et 
matérialistes modernes » (**). En 1847, Feuerbach pose la 
question : « Qu’est-ce que Spinoza appelle, logiquement ou 
métaphysiquement, substance, et théologiquement, Dieu ? » 
Et, à cette question, il répond catégoriquement : « Rien 
d’autre que la nature ». Il voit le défaut principal du spino- 
zisme en ce que, « l’essence sensible, antithéologique de la 
nature, prend chez lui l’aspect d’un être abstrait, métaphy- 
sique ». Spinoza a supprimé le dualisme de Dieu et de la 
nature, car il considère les phénomènes naturels comme 
étant des actes de Dieu. Mais, précisément parce que les 
phénomènes naturels sont à ses yeux les actes de Dieu, ce 
dernier reste chez lui une sorte d’être distinct de la nature et 
sur lequel celle-ci s’appuie. Dieu se présente comme sujet, la 
nature comme attribut. La philosophie, qui s’est définitive- 
ment émancipée des traditions théologiques, doit supprimer 
ce défaut considérable de la philosophie, exacte au fond, de 
Spinoza. « À bas cette contradiction ! > s’exclame Feuer- 
bach. Non pas Deus sive natura, mais Aut deus aut natura. 
C’est là qu’est la vérité (***). 
() Œuvres, II, p. 350. 
(**) Ibid, p. 291. 
(***) Ibid, p. 350.
	        
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