20 G. V. PLÉKHANOV
Même en critiquant dans ses thèses Feuerbach, Marx
développe et complète assez souvent les idées de ce dernier.
Voici un exemple tiré du domaine de la « gnoséologie ».
D’après Feuerbach, l’homme, avant de penser à l’objet,
éprouve sur soi son action, le contemple, le sent.
Marx a en vue cette pensée de Feuerbach, lorsqu’il dit :
« Le principal défaut du matérialisme — y compris celui
de Feuerbach — consistait jusqu’ici en ce qu’il ne consi-
dérait la réalité, le monde objectif et sensible que sous la
forme de l’objet ou sous la forme de la contemplation,
non comme activité humaine concrète, non comme exer-
cice pratique, non subjectivement ». C’est ce défaut du
matérialisme, dit Marx plus loin, qui explique que Feuer-
bach, dans son livre sur l’Essence du christianisme, ne con-
sidère comme activité vraiment humaine que l’activité
théorique. En d’autres termes, Feuerbach fait ressortir
le fait que notre « moi » connaît l’objet seulement en
s’exposant à son action (*) ; cependant que Marx réplique :
notre « moi » connaît l’objet en agissant à son tour
sur lui. La pensée de Marx est parfaitement juste ;
déja Faust avait dit: « Au commencement était l’ac-
tion ». Certes, pour la défense de Feuerbach, on peut
répondre qu’aussi bien dans le processus de notre
action sur les objets, nous ne connaissons leurs propriétés
que dans la mesure où ils agissent, à leur tour, sur nous.
Dans les deux cas, la pensée est précédée de la sensation :
dans les deux cas, nous éprouvons d’abord les propriétés
des objets, et ce n’est qu’après que nous pensons à eux.
Mais Marx ne le niait pas. Pour lui, il ne s'agissait pas du
fait incontestable que la sensation précède la pensée,
mais du fait que l’homme est amené à la pensée princi-
palement par les sensations qu’il éprouve dans le proces-
sus de son action sur le monde extérieur. Et comme cette
action sur le monde extérieur lui est imposée par la lutte
pour l’existence, la théorie de la connaissance est, chez
Marx, étroitement liée à sa conception matérialiste de l’his-
toire. Ce n’est pas sans raison que ce même penseur, qui
avait rédigé contre Feuerbach la thèse dont il a été ques-
tion plus haut, a écrit dans le premier tome de son Capital:
« En agissant sur la nature, en dehors de lui, l’homme
modifie en même temps sa propre nature ». Cette formule
(*) « Le penser, dit-il, est précédé A Pêtre ; avant de penser la
qualité, tu la sens. » (Œuvres, II, p. 253.)