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la raison abstraite isole cet « être pour soi-même » en tant
que substance, atome, « moi », Dieu. C’est pourquoi elle
ne peut établir que d’une manière arbitraire la liaison entre
l’ «être pour soi-même » et l’« être pour les autres ». Ce
que je pense sans sensibilité, je le pense en dehors de toute
liaison » (*). Cette considération extrêmement impor-
tante est accompagnée chez Feuerbach de l’analyse du pro-
cessus d’abstraction qui aboutit à la naissance de la logique
hégélienne en tant que doctrine ontologique (**).
Si Feuerbach avait disposé des connaissances que four-
nit l’ethnologie actuelle, il aurait pu ajouter que l’idéa-
lisme philosophique procède historiquement de l’ani-
misme propre aux races primitives. Cela avait déjà été
indiqué par E. Taylor (***), et certains historiens de la phi-
losophie (****) commencent déjà à en tenir partiellement
compte — quoique, pour le moment, plutôt comme d’une
curiosité que comme d’un fait d’une importance théorique
considérable,
Tous ces considérations et arguments de Feuerbach non
seulement étaient bien connus de Marx et d’Engels qui y
avaient profondément réfléchi, mais ont indubitablement
contribué dans une très large mesure à former leur propre
conception du monde. Si, dans la suite, Engels manifesta
le plus grand mépris pour la philosophie allemande posté-
rieure à Feuerbach, c’est parce que cette dernière ne fai-
sait, à son avis, que ranimer les vieilles erreurs philoso-
phiques que Feuerbach avait déjà révélées. Et, en réalité, il
ent était ainsi. Pas un seul des critiques modernes du maté-
rialisme n’a apporté un argument qui n’ait déjà été réfuté,
soit par Feuerbach lui-même, soit encore, avant lui, par les
matérialistes français (16). Mais, pour les « critiques de
Marx » — E. Bernstein, K. Schmidt, B. Croce et autres —
(*) Œuvres, IL, p. 322.
Cr) « L’esprit absolu de Hegel n’est rien d’autre que l’esprit
abstrait, que l’esprit isolé de lui-même, ce qu’on appelle l’esprit
fini, de même que l’Etre infini de la théologie n’est rien d’autre
que l’Etre abstrait fini. » (Œuvres, II, p. 263.)
(°**) La civilisation primitive, Paris, 1876, t. II, p. 143. Il faut
d’ailleurs remarquer que Feuerbach a eu, à ce propos, une intuition
vraimient géniale. Il dit : « Le concept de Pobjet n’est primitivement
pas autre chose que le concept d’un autre « moi ». C’est ainsi que
l’homme conçoit dans l’enfance tous les objets comme des êtres agis-
sant librement et arbitrairement ; c’est pourquoi le concept de l’objet
naît, en énéral, par l’intermédiaire du toi, qui est le moi objectif ».
Reymond, Lausanne, 1905, p. 414-415.
(****) Voir T. Gomperz : Les penseurs de la Grèce, trad. parc Aus.
Reymond, Lausanne, 1905, p. 414-415,