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divisée en classes, l’influence directe de cette activité sur
l’idéologie devient bien moins apparente. Cela se comprend.
Si, par exemple, un genre de danse exécutée par l’Austra-
lienne indigène reproduit au figuré son travail de récolte
des racines, il va de soi qu’aucune des danses élégantes
auxquelles s’amusaient, par exemple, les belles mondaines
de France, au xvIn° siècle, ne pouvait être la figuration
d’un travail productif de ces dames, vu qu’elles ne s’oceu-
paient d’aucun travail productif, préférant se vouer à « la
science du doux amour ». Pour comprendre la danse de
l’Australienne indigène, il suffit de connaître le rôle que
joue dans la vie d’une tribu australienne la récolte, par les
femmes, des racines des plantes sauvages. Mais, pour com-
prendre, par exemple, le menuet, il ne suffit nullement de
connaître l’économie de la France au xvim° siècle. Dans ce
dernier cas, nous avons affaire à une danse qui est une
expression de la psychologie d’une classe non productrice.
La grande majorité des « usages et convenances » de ce
qu’on appelle la bonne compagnie s’explique par ce même
genre de psychologie. Ainsi donc, le « facteur » économique
cède ici la place au facteur psychologique. Mais n’oubliez
pas que l’avènement de classes non productrices sans la
société est lui-même le produit du développement écono-
mique de cette dernière. Cela veut dire que le « facteur »
économique conserve entièrement sa valeur prédominante,
même lorsqu’il cède la place à d’autres. Au contraire, c’est
précisément alors que cette valeur se fait le mieux sentir,
car c’est alors que sont déterminées par elle la possibilité et
les limites de l’influence des autres facteurs (*).
Mais ce n’est pas encore tout. La classe supérieure
regarde la classe inférieure avec un mépris non voile, même
(”) Voici un exemple tiré d’un autre domaine : Le « facteur de
population », suivant l’expression employée par A. Kost (voir son
ouvrage : Les facteurs de population dans le développement social,
Paris 1910), exerce incontestablement une très grande influence sur le
développement social. Mais Marx a parfaitement raison quand il dit
que les lois abstraites de la multiplication n’existent que pour les
animaux et les plantes. L’accroissement- (ou la diminution) de la
population dans la société humaine dépend de l’organisation de cette
société, organisation déterminée par la structure économique de cette
même société. Aucune « loi abstraite de multiplication » n’expliquera
rien au fait que la population de la France actuelle n’augmente
presque pas. Grande est l’erreur de ces sociologues et de ces écono-
mistes qui voient dans l’accroissement de la population la cause
initiale du développement social. (Voir A. Loria : La legge di popu-
lazione ed il sistema sociale, Sienne 1889).