DE L’ADRIATIQUE AU DANUBE.
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rares que je me suis toujours étonné de n en pas voir dans la vitrine des
changeurs, à côté des ducats, des bijoux et autres objets précieux. Quand
les routes sont trop défoncées, on ne peut voyager qu’avec des bœufs, et il
en faut souvent une douzaine pour remorquer un simple chariot. Le voya
geur est-il surpris par les pluies dans quelque auberge isolée, il lui est alors
impossible de poursuivre son chemin, et il doit attendre, quelquefois des
semaines entières, que le soleil ou le vent ait de nouveau séché le sol.
Le chemin était aussi désert que celui qui conduit au logis d un ami ruiné.
Devant moi je ne voyais qu’une longue traînée de bouc jaunâtre. En passant
près d’un chêne, nous aperçûmes cependant une fillette qui, la robe rele
vée sur sa tête, avait cherché là un abri momentané. Pétoeffi a fait d’une
petite scène de ce genre une chanson populaire d’une touche vivante et
pleine d émotion : « Sous 1 arbre, dit-il, une blonde fille s est réfugiée,
attendant la fin de l’ondée. Du seuil de la grande porte, je la regarde en
lui souriant des yeux. — Viens ici et entre, blanche colombe; viens dans
ma petite chambre jusqu’à ce que la pluie ait cessé. Assieds-toi a mes côtés,
là, sur ce joli bahut. S’il est trop haut, je t’y mettrai en te portant; s'il est
trop dur, charmante enfant, je te prendrai dans mes bras. »
Enfin, au bout d’une heure, la pluie cessa, les gros nuages qui s’en
allaient en flottille vers l’horizon s’amincirent et s’éclaircirent. Le ciel était
comme tendu de mousseline sale, à travers les déchirures de laquelle ou
apercevait des lambeaux de soie bleue fanée. Et bientôt des raies de soleil,
de petits coups de lumière se firent jour ; et il y eut à l’horizon comme un
rayonnement joyeux d’aurore, et sur la terre comme 1 épanouissement d’un
sourire printanier. Sous les feuilles que la pluie avait mouillées et qui lui
saient de reflets d’argent, on entendait des cris d’appel, des bonds furtifs,
de doux frôlements d’ailes. Les insectes recommençaient à bourdonner et
les papillons à voler. Les verdures humides étaient couvertes de gros dia
mants qui étincelaient, irisés des couleurs de P arc-en-ciel. Et de tous côtés
s ouvraient des échappées délicieuses de fraîcheur, se montraient des
paysages dune netteté de détails admirable, des champs de blé qui bril
laient comme du cuivre poli, des clochers dont la croix argentée s allumait
comme une flamme. Une clarté opalisée, fraîche , rajeunie, remplissait
l’air; et ce n’était plus la voix de la tempête, mais le plaisir de se sentir de
nouveau caressée par le soleil, qui faisait tressaillir la terre comme au
retour de l’aube.
Le fut au triple galop que je traversai le petit bourg de Nagy-Atad, dont
les maisons toutes blanches ressemblaient à des jeunes filles en robe de
percale surprises au milieu du chemin par une averse, et attendant, immobiles