XIV
LA QUESTION D’ORIENT.
l’Église romaine, ce qui est peut-être encore plus difficile
que de réconcilier les chrétiens et les Turcs.
La destinée de l’Asie mineure n’est pas plus facile à ré
gler que celle delà Turquie d’Europe. La grande situation
morale que la France a conquise dans ce siècle en Syrie et
qui aurait pu, sous Napoléon 111, lui permettre d’y établir
une sorte de protectorat, subsiste encore, quoique diminuée,
mais on ne voit pas quels avantages nous retirerions d’un
établissement dans ces contrées, qui nous obligerait à
abandonner l’Égypte aux Anglais, exciterait la jalousie de
l’Italie et nous mettrait en rivalité avec les Russes. Les
Russes et les Anglais ont seuls des intérêts commerciaux
de premier ordre du côté du golfe Persique et ils aspirent,
les uns et les autres, à tenir sur la Méditerranée les têtes
des lignes ferrées qui se dirigeront sur la Perse et l’Inde.
La Russie, déjà avancée en Arménie jusqu’à Kars et Eri
van, regarde certainement tout le nord de l’Asie mineure'
comme une proie qui lui est réservée, et il est bien
probable que quand elle arrivera à la Méditerranée, ce sera
par Alexandrette plutôt que par Constantinople. Mais la
Russie méditerranéenne sera-t-elle encore la Russie alliée
de la France ?
La France n’a aucun intérêt à faire mûrir avant l’heure
tous ces redoutables problèmes. La Russie, occupée d’ache
ver son Transsibérien et de s’établir fortement au nord de la
Chine, n’est pas plus pressée que nous de leur donner une
solution. Elle sait que le temps travaille pour elle, plus que
pour nous malheureusement. La France et la Russie ont
laissé massacrer les Arméniens parce que la Russie n’était
pas fâchée de montrer aux Arméniens qu’il valait encore
mieux être opprimés par les Russes qu’égorgés par les
Turcs ; et parce que, si la Russie peut s’entendre avec
l’Autriche sur les grandes lignes d’une politique balkanique,
elle ne peut s’entendre avec la France que sur le maintien
du statu quo aussi bien en Turquie d’Europe qu’en Turquie
d’Asie. Aussi l’alliance franco-russe ne s’est-elle manifestée
dans les dernières complications orientales que comme chef
d’orchestre du concert européen, ce concert où les instru
ments n’ont été d’accord que lorsqu’ils restaient tous