NOS VIEILLES COLONIES 103
mais des torrents très souvent à sec mais qu’un orage
violent suffit à transformer en rivières déchaînées qui
emportent dans leur course échevelée arbres, rochers et
troupeaux. Dans ces trois îles la végétation est exubé-
rante et les arbres atteignent des hauteurs prodigieuses.
En quelques années les fougères arborescentes, je l’ai
vu, atteignent une hauteur de vingt mètres et les bam-
bous dressent leurs cimes flexibles bien au-dessus de la
plaine. Rien n’est plus curieux à voir que les cannes à
sucre, de couleur vert tendre, onduler à l’infini au moindre
souffle du vent et ce spectacle est le même dans les trois
iles. Elles sont aussi le royaume éclatant des fruits et
des fleurs. L'air est parfumé de l’odeur pénétrante des
vanilliers, des frangipaniers, des arbustes d’ylang-ylang
et du géraniuimn, et la Réunion en particulier, offre à la
vue, ce que je n’ai constaté nulle part ailleurs, des par-
terres immenses d’œillets, d’azalées, de mimosas qui se
cachent çà et là sous les fougères d’or et d’argent. Toutes
trois aussi ont une côte que balaient les vents violents et
les pluies orageuses (côté du vent) et une côte que baigne
une mer tranquille et endormie (côté sous le vent). Placé
sur une des hauteurs de la Martinique que traverse une
route audacieuse et admirable, on peut embrasser d’un
seul coup d’œil la côte de l’Atlantique (sævum et impor-
tuosum mare) et la côte de la mer des Antilles où viennent
s’échouer mollement de petites vagues murmurantes. Il
n’est pas jusqu’au doux parler créole, qui n’est pas à
vrai dire une langue, bien qu’elle comprenne beaucoup
de vieux mots français déformés par la prononciation,
mais un gazouillis harmonieux et plein de saveur, qui ne
soit le même dans les trois îles. Ces trois îles sont telle-
ment apparentées à travers l'immense espace qu’elles
chantent les mêmes chansons et qu’elles ont les mêmes
dictons et à l’abri des tamariniers et des filaos, sous la
clarté éclatante de la lune, les habitants se racontent les
mêmes fables