284 L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS
et la pluie ont bientôt fendu la terrasse ; une goutte d’eau,
la première, tombe dans la salle luxueuse à travers la
riche plafond, et tout de suite c’est un déluge. L’humi-
dité pourrit les poutres peintes, délite les parterres de
mosaïque, les parterres ‘de pierres fleuries. L'oiseau
construit son nid dans le stuc délicat que son bec a
creusé, et l’homme qui a bâti le superbe édifice ne s’est
pas dissous dans la terré que déjà son palais commence d’y
descendre avec lui.
Le passé, au Maroc, c’est invariablement de la ruine. Ce
n’est jamais quelque chose que les générations successives
se sont appliquées à conserver avec soin. S’il en demeure
quelque vestige, on peut dire que vraiment ce n’est la
faute de personne. Personne ne s’en est jamais soucié.
Et je crois bien que nous sommes arrivés juste à temps
pour sauver, par exemple, les derniers restes qui sub-
sistent du grand art mérinide, ces admirables médersas
qui sont l’orgueil de Fez, et qui ont échappé à la destruc-
tion totale grâce à leur charpente de cèdre imputrescible.
J’ajoute, entre parenthèse, que ce sauvetage s’est
accompli d’une façon très intelligente. Nous nous sommes
gardés des excès de reconstitution auxquels se sont livrés
les Espagnols à Grenade, et qui font de l’Alhambra res-
tauré un palais d'exposition. Très sagement, très modes-
tement, nous nous sommes bornés à consolider, à pro-
téger, à empêcher de disparaître ce qui n’avait pas
encore disparu, à laisser vivre et parler le témoignage.
Remarquez encore que dans ce glissement universel vers
l’anéantissement, les choses matérielles ont été encore
moins maltraitées que celles qui ne relèvent que du sou-
venir et de l’intelligence. Si fragiles qu’elles soient, il y a
dans la matérialité des choses une solidité, un principe
de conservation. Mais une idée, un événement ne laisse
sa trace derrière lui que si quelqu’un a pris soin de l’ins-
crire, de le consigner quelque part. Or, ce soin, au Maroc,
on l’a toujours terriblement négligé, une incuriosité com-