L’APPORT ARTISTIQUE DES COLONIES 285
plète laisse tous les événements s'en aller à l’oubli. La
ruine du passé dans les esprits est encore bien plus par-
faite que la ruine des choses elles-mêmes.
Voilà, je le sens bien, des pensées mélancoliques qui
risquent de vous désenchanter. Il faut donc renoncer, me
direz-vous, à retrouver au Maroc tout ce que les artistes
d’autrefois ont déposé dans une matière trop périssable
d'imagination et d’esprit. Quelle sinistre aventure!
N’allons-nous plus voir là-bas qu’un pays sans passé
st sans pensée?
Eh! bien, non, rassurez-vous. Le malheur n’est pas si
prand. Il est perpétuellement réparé, et réparé grâce à
quoi ! Grâce à cette même apathie de l’esprit qui a tout
laissé se détruire. Je m’explique. Le Marocain, trop pa-
resseux pour conserver, est trop paresseux pour inventer.
Ce qu’il construit aujourd’hui est exactement pareil à
ce qu’il construisait hier. Une pensée toujours la même,
presque pareille à un instinct, refait toujours la même
chose dans le même endroit du monde. Le présent, le
passé, c’est exactement la même chose. Là-bas on a
fait ce miracle : on a supprimé le temps. C’est tout le
contraire de chez nous. Chez nous, dans une quelconque
de nos villes, vous avez toujours sous les veux la diffé-
rence entre les temps, l’opposition du passé et du présent.
Dans une même ville vous voyez des étages de civilisa-
tions différentes, des variétés de stvle qui vous donnent
le sentiment de vies, d’époques disparues. Ne cherchez
point cela au Maroc, vous ne le trouveriez pas. La même
humanité, les mêmes pensées, le même temps vivent
toujours là-bas dans la même coquille. Et tandis que,
chez nous, des modes de vies différentes ont créé des
styles différents, qui s'accordent entre eux plus ou moins
pour créer de la beauté, à Fez il n’y a qu’un style, celui