852 L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS
nature. On croit gans doute encore, au fond de nos cam-
pagnes, aux jeteurs de sorts et aux revenants, mais on
n’y vit pas, on n’y a jamais vécu — au moins depuis
des siècles — dans l’obsession continue des « djinns »
comme à Rabat, Fès ou Marrakech, on n’y calcule pas
ses moindres gestes par rapport à ce qu’en pensent « ces
gens-là », ces hôtes généralement invisibles qui peuvent
tout pour le bien ou pour le mal et qui sont vraiment les
guides et les inspirateurs de tous les actes humains.
Si, de l’Afrique du Nord, nous passons aux régions
islamisées de l’Afrique occidentale, de l'Afrique équato-
riale ou de Madagascar, la prédominance de l’animisme
sur l'Islam est plus accusée encore. Nous ne pouvons ici
qu’indiquer la question, mais elle a été serrée de près par
des spécialistes, notamment par Paul Marty et le tant
regretté Maurice Delafosse, et il n’y a plus de doute à cet
égard : tandis que le vrai musulman s’abandonne à la
volonté irréductible de Dieu, le noir d'Afrique, simple-
ment islamisé, garde toujours l’espoir d’enchaîner la
volonté réductible d’un dieu ; il continue à vivre en fami-
liarité avec les esprits des morts et les esprits des forces
naturelles ; il a beau « faire salam » avec un zèle admirable
et porter orgueilleusement au front le petit rond de pous-
sière qui atteste sa piété, il n’a pas admis le fond de l’Is-
lam, et tout semble indiquer qu'il ne l’admettra pas de
longtemps, si jamais il l’admet avant d'adopter, sous des
influences nouvelles, une autre attitude d’esprit.
En fin de compte, l’Islam ne semble pas aussi naturel-
lement adapté à la vie africaine qu'on le croit souvent ;
1 n’est le plus souvent qu’un vêtement, une mode qui a
duré, et il masque la persistance de goûts profonds. qui
sont fort opposés à ses tendances essentielles. Il apparaît,
notamment, que si l’Islam — et les institutions qu’il
comporte — convient assez bien aux nomades et aux cita-
dins, il s’accommode mal du sédentarisme rural : les cul-
livateurs de la Nigritie ne seront jamais que de piètres