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LA HONGRIE
table, un poêle de terre, à la fois four et cuisine, complétaient l’ameuble
ment de cette pauvre pièce, qui n avait pour plancher que le sol battu.
— Combien y a-t-il d enfants dans votre zadrouga? demanda M. X... à la
femme, après avoir laissé quelques remèdes pour le malade.
— Il y en a tant qu’on ne peut pas les compter, répondit-elle.
Les petits sauvages étaient de nouveau sortis de leur cachette, un à un ;
ils grouillaient dans 1 enclos comme des nichées de lapins.
La communauté a aussi son jardin, situé en dehors de l’enceinte du
clan. On n’y cultive guère que des oignons. L’oignon est le fond de la
nourriture du paysan croate. Le matin, il en croque deux ou trois; à midi,
il en mange une soupe. Quant au repas du soir, il consiste en farine de
maïs bouillie sur laquelle on verse de la graisse de porc. Ce n’est pas la
bonne chère, comme on voit, qui fait des victimes dans les campagnes,
c’est l’ivrognerie. A l’approche de l’hiver, le paysan vend ses bestiaux pour
n’être pas obligé de les nourrir; puis il s’enferme chez lui, comme un ours
dans sa tanière, et il se met à boire des journées entières, sans sortir, —
pendant que sa femme et ses filles lui tissent des vêtements. Quand arrive
le printemps, il rachète une paire de bœufs, il ensemence tout juste le blé
qu’il lui faut pour vivre; puis il se repose de nouveau comme s’il avait créé
le monde, attendant que le soleil fasse le reste, — mûrisse son blé, rou
gisse ou dore sa vigne. Le paysan croate se ressent du voisinage de l’Orient;
il a la paresse et l’insouciance du Turc.
Certains économistes prétendent que c’est la communauté des biens qui
favorise la paresse, et qu’abolir les zadrougas, ce serait augmenter la pro
duction et les ressources du pays. Ces réformes changeraient-elles aussi le
caractère national? Le paysan livré à lui-même, travaillant sans contrôle,
pouvant vendre sa terre pour la boire, ne risque-t-il pas de voir son bien
passer aux mains des usuriers? Il ne suffit pas de faire de nouvelles lois ; il
faut, pour que ces lois soient utiles, que le peuple soit assez éclairé et
instruit pour les comprendre.
M. Quiquerez s’était assis au pied d’un arbre, près d’un vieux grenier, et
il esquissait dans mon album une vue generale du clan Borovèz; de mon
côté, je prenais des notes, et M. X... tâtait le ventre affreusement ballonné
d’un gars en costume de ver de terre, que sa mère venait d’amener en le
tirant par le nez. Le petit poussah avait trop mangé de groseilles; sa glou
tonnerie l’avait gonflé comme une outre. Pendant ce temps, des hommes
de la zadrouga, revenus des champs, s’étalent groupés derrière M. Qui-
querez et moi, et regardaient d’un œil méfiant nos crayons marcher sur le
papier. Tout à coup le plus âgé s’avança vers M. X... et lui dit :