LES BESOINS ET LA VALEUR }
besoins dont nous ne pouvons nous faire en ce monde
aucune idée (1).
Cette multiplication indéfinie des besoins a donc créé la
civilisation moderne et tout ce qu’on appelle le progres.
Cela ne veut pas dire qu’elle rende les hommes plus heureux.
On a souvent fait la remarque que la multiplication des
désirs et des objets de ces désirs, autrement dit des
richesses, n’a pas de lien nécessaire avec l’accroissement
du bonheur.
Du reste, il faut remarquer que même les besoins purement
économiques ne sont pas dépourvus de toute valeur
morale. En effet, chaque besoin nouveau constitue un lien de
plus entre les hommes, puisque nous ne pouvons générale -
ment y satisfaire que par l’aide de notre prochain, et par là
augmente le sentiment de la solidarité. L'homme qui n’a pas
de besoins, l’anachorète, se suffit à lui-même : c’est justement
ce qu'il ne faut pas. Et en ce qui concerne les classes
ouvrières il faut se réjouir, non s’attrister, que des besoins
et des désirs nouveaux sans cesse les tourmentent : sans
cela, elles seraient restées dans une éternelle servitude.
2° Les besoins sont limités en capacité. — C’est ici une des
propositions les plus importantes de l’Economie politique
(1) Il serait très utile, tant au point de vue économique qu’au point de vue
moral, de pouvoir dresser une échelle, une hiérarchie des besoins. Mais nous
n'avons aucun étalon pour cela.
Peut-être cependant serait-on en droit de penser que l'importance des
besoins peut être mesurée par l’ordre de leur apparition dans l’histo‘re ou dans
la préhistoire, si la Sociologie nous fournissait des documents assez précis. Il
est évident que le besoin de nourriture a été le premier. Celui de la défense
de l'individu contre les animaux ou contre ses semblables a dû le suivre de
près. C'est ce qui explique l'importance très antique et effrayante du besoin
de l'armement, qui déjà sans doute prenait dans la vie et le travail des
hommes de l'âge de pierre une place égale et peut-être supérieure à celle qui
accapare dans les budgets des pays civilisés du xx°® siècle. Mais ce qui est
curieux et inattendu c’est que le besoin de la parure a précédé celui du
vêtement. Ce besoin est le premier de ceux par lesquels l’homme est séparé
de l'animal. Comme le fait remarquer Théophile Gautier : « Aucun chien n’a
eu l'idée de se mettre des boucles d'oreilles et les Papous stupides, qui
mangent de la glaise et des vers de terre, s’en font avec des coquillages et
des baies colorées ». Au contraire, beaucoup plus tardif, mais, dans ces derniers
temps, merveilleusement grandissant, a été le besoin de mise en communication
rapide des hommes entre eux.
Lu
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