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OEUVRES DIVERSES.
un marc d’or. Ce nombre tut porté de 30 à 32. C’est pourquoi,
avant 1785, l’or dut sans doute être évalué à la monnaie de France
joint aux progrès de la fortune publique, tend chaque jour à av ilir ce métal,
à l’éloigner de la valeur illusoire que lui avaient assignée les législateurs. Plus les
paiements d’un pays sont abondants et multiples, plus il faut que l’agent moné
taire soit précieux, soit susceptible de représenter sous un petit volume de grandes
sommes. Et il serait aussi absurde de vouloir enchaîner l’Angleterre et même la
Franc« à la monnaie d’argent que de les condamner au supplice des anciens
coches, au milieu de ce tourbillon d’affaires et d’idées qui nous fait déjà songer
à remplacer la vapeur, trop lente à nous mener au but. C’est ainsi que les
nations sont passées d’elles-mêmes de la monnaie de fer à la monnaie de cuivre,
de celle-ci aux espèces en argent. C’est ainsi que l’argent cède graduellement la
place à l’or dans les grands foyers industriels et financiers, et qu’eniin l’or lui-mê
me se verra dépossédé au proüt de la monnaie de papier. 17Angleterre a donné
le signal de cette nouvelle évolution : l’argent n’y circule plus guère que comme ap
point, et les économistes les plus avancés et les plus pratiques de ce pays, rêvent
déjà une circulation conçue sur les plans téméraires de I.aw, tempérés par la
sagacité de Ricardo, de Liverpool et de la célèbre commission de 1810. Sur une
circulation totale de près de 1,750 millions, on ne compte dans la Grande-Bre-
^ tagne que 750 millions de numéraire ; le reste se compose de billets de banque,
! et cette proportion grandit chaque jour.
La France est bien loin de cette perfection : elle fait encore la sourde oreille au
progrès, et sous prétexte qu’elle a peur de revenir aux petites filles et aux assi
gnats, elle conserve environ 400 millions de billets de banque contre 2 milliards
et demi de monnaie métallique. Mais le mouvement l’entraînera malgré elle,
parce qu’on ne tarde pas à rejeter des instruments vieillis et impuissants, et par
ce que l’argent, s’avilissant chaque jour, menace de n’être plus qu’une sorte de
billon. Pas n’est besoin, comme ou voit, de recourir pour tout cela à des lois
lentement alambiquées et à des prodiges d’équilibre, La circulation d’un pays
reflète nécessairement sa situation financière : pauvre, elle est desservie par des
métaux d’un ordre inférieur; riche, elle emprunte à l’or et à l’argent leur éclat
et leur valeur. Ce qui est monnaie légale aujourd’hui ne pourra donc plus l’être
demain : et c’est bien folie que de s’opposer ainsi au libre mouvement des choses,
et d’entasser dissertations sur dissertations, théorèmes sur théorèmes, pour cher
cher un étalon des valeurs gui se fixera de lui-même. L’histoire si connue des
Sept-Dormants contient des renseignements curieux à cet égard. Et il est très-
fâcheux que tant d’hommes sérieux n’aient pas su les y découvrir, et sacrifient
encore, dans la question des monnaies et des banques, à des idées de réglementa
tion qu’ils rejettent pour tant d’autres faits sociaux. Robert Peel, cet esprit si
puissant, si logique, n’a pas su lui-même s’affranchir de ces erreurs, de ces entra
ves, et sa loi de 1844, si justement critiquée en Angleterre, nous le montre visant
à faire de la Banque d’Angleterre un établissement à ressorts, une sorte d’auto
mate destiné à émettre des billets, et rivalisant avec ceux de Vaucanson ou avec
l’homme d’airain de Roger Bacon L’avenir prouvera que la liberté est bonne