Full text : La Hongrie de l'Adriatique au Danube

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LA  HONGRIE

—-  J’ai  été  peintre  de  la  cour  du  prince  Nicolas.
—  Diable!...  Vous  connaissez  alors  beaucoup  Son  Altesse?
—  Nous  étions  comme  les  deux  doigts  de  la  main.
—  Et  vous  avez  pu  vous  séparer  sans  douleur?
—  Que  voulez-vous!  On  ne  reste  pas  toute  sa  vie  peintre  particulier  de
S.  A.  le  prince  du  Monténégro,  avec  un  traitement  de  50  francs  par  mois.
—  Vous  étiez  nourri,  je  suppose?
—  Non,  j’étais  logé...  Ob!  j’avais  toute  une  maison  pour  moi  seul;  mais
comme  le  prince  ne  loge  pas  en  garni,  il  n’y  avait  pas  de  meubles.
—  Et  comment  faisiez-vous?
—  Je  couchais  par  terre;  ma  boîte  à  couleurs  me  servait  d  oreiller.
—  Au  moins,  vous  êtes  décoré?  C’est  une  vie  de  camp  que  vous  meniez ­
  là.
—  Non,  monsieur,  car-je  n’ai  pas  voulu  attendre  ma  décoration.  J’étais
au  bout  de  mon  rouleau,  et  j’en  avais  assez.  Songez  un  peu!  J’avais  peint
le  prince  à  pied,  à  cheval,  le  prince  jouant  au  billard,  ouvrant  son  parlement ­
  assis  à  l’ombre  d’un  tilleul  ou  sur  une  pierre,  priant,  le  jour  de
Pâques,  devant  le  tombeau  ouvert  de  son  grand-oncle,  chassant  l’ours  et
le  chacal,  prenant  d’assaut  une  forteresse  turque,  écoutant  racler  de  la
gusla,  montrant  à  l’empereur  d’Autriche,  sur  une  terrasse  de  Cattaro,  les
pics  des  montagnes  qui  dominent  la  Bocea  enduits  de  pétrole  enflammé;
enfin  je  l’avais  peint  commettant  le  plus  grand  délit  dont  un  Monténégrin
puisse  se  rendre  coupable  envers  les  habitudes  traditionnelles  du  pays,  —
]  avais  peint  Son  Altesse  se  promenant  en  public  avec  sa  femme  !
—  Les  Monténégrins  ne  sont  plus  musulmans,  que  je  sache?
—  Non,  non,  monsieur,  puisque  leur  principale  industrie  est  de  couper
la  tête  aux  Turcs;  mais  à  l’endroit  des  femmes,  ils  sont  restés  musulmans
ils  les  regardent  comme  des  êtres  inférieurs  dignes  tout  au  plus  d’aller  faire
paître  leurs  troupeaux  dans  la  montagne,  de  ramasser  du  bois  et  de  bourrer
leur  chibouck.  En  me  demandant  de  le  peindre  au  bras  de  sa  femme,  le
prince  avait  son  plan  :  il  espérait  ramener  ses  sujets  à  des  sentiments  plus
chrétiens  envers  leurs  épouses,  mais  on  s’est  moqué  de  lui.
—  Ces  intéressants  portraits  sont  exposés  dans  le  palais  du  prince?
—  Oui,  monsieur,  ils  ornent  une  salle  spéciale  du  Bigliardo.
—  Du  Bigliardo?  répétai-je,  croyant  avoir  mal  entendu.
—  Oui,  monsieur,  les  Monténégrins  ne  désignent  plus  que  sous  ce  nom
le  palais  du  prince,  depuis  que  Son  Altesse  y  a  fait  installer  un  billard.  C’est
un  événement  qui  restera  historique  et  qu’on  chantera  sur  la  gusla  dans
les  âges  futurs,  que  l’arrivée  de  ce  meuble  à  Ccttinje,  où  on  l’a  pris  tout
            
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