Full text : La Hongrie de l'Adriatique au Danube

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LA  HONGRIE

gauche,  se  mettant  ainsi  hors  de  notre  portée.  J’envoyai  au  diable  le
chapeau  de  mon  dilettante;  il  me  semblait  que  c’était  ce  chapeau  qui  les
avait  effrayés.  Je  battis  le  briquet  pour  avoir  du  feu,  car,  voyez-vous,
monsieur,  il  n’y  a  rien  de  tel  que  de  fumer  une  pipe  quand  on  est  de  mauvaise ­
  humeur  ;  je  rallumais  donc  ma  pipe,  quand  une  laie  blessée  se
retourna  et  courut  à  fond  de  train  sur  nous.  Les  chiens,  qui  la  poursuivaient
de  très-près,  avaient  le  museau  en  sang.  «  Ha  !  ha  !  me  dis-je,  à  nous
deux  !  »  Je  remets  ma  pipe  en  poche,  j’arme  mon  fusil;  mais  le  diable  s’en
mêle,  je  perds  une  demi-seconde,  et  voilà  ma  laie  qui  d’un  coup  de  boutoir
renverse  mon  compagnon  et  se  précipite  sur  lui.  Plus  moyen  de  tirer!  Les
chiens  s’étaient  de  nouveau  lancés  sur  la  bête  furieuse;  ils  la  retenaient  par
les  jambes,  se  suspendaient  en  grappes  à  ses  oreilles,  la  couvraient  d’un
lapis  bigarré  et  mouvant.  Que  faire?  Il  n’y  avait  pas  à  hésiter.  Le  pauvre
diable  poussait  des  cris  déchirants.  Je  sortis  mon  couteau  de  ma  poche,  et
je  m’élançai  à  son  aide.  J  écartai  les  chiens,  j  enfonçai  la  lame  dans  le  cou
de  la  laie,  et  je  lui  coupai  la  gorge  ;  mais  eu  même  temps  je  me  tranchai  le
doigt,  car  le  couteau  se  referma  de  lui-même  dans  la  violence  et  les
secousses  de  la  lutte.
Pendant  ce  temps-là,  mon  amateur  s  était  relevé  :  la  tête  nue,  les  vêtements ­
  en  lambeaux,  les  culottes  déchirées  du  haut  en  bas  par  derrière.  Je
ne  pus  m  empêcher  de  rire,  malgré  la  blessure  dont  je  souffrais  beaucoup.
Mais,  bah  !  un  doigt  de  plus  ou  de  moins,  ce  n  était  pas  la  peine  de  se  tourmenter ­
  la  bile.  Le  jeune  homme  tira  son  portefeuille  et  me  donna  dix
florins  pour  lui  avoir  sauvé  la  vie.  Chacun  se  taxe  ce  qu’il  s’estime.
—  Et  le  second  doigt,  où  P  avez-vous  perdu?
—  Ah  !  ça,  c’est  une  autre  histoire,  ainsi  que  j'ai  eu  P  honneur  de  vous  le
dire.  La  première  s  est  passée  en  1830;  la  seconde,  en  1845.  J’étais  alors
garde-chasse  dans  la  basse  Hongrie,  chez  le  comte  Zoltán.  C’était  un
vieillard  désagréable,  encore  vert  comme  un  sapin.  Il  avait  épousé
en  secondes  noces  une  jeune  paysanne  de  seize  ans  qu’il  avait  à  son  service,
et  qui  était  devenue  une  fieffée  coquette,  depuis  qu’elle  avait  de  quoi
s  acheter  de  belles  robes  et  de  beaux  mouchoirs.  Il  fallait  la  voir  sur  son
cheval,  les  jours  de  grande  chasse  :  jaquette  rouge  garnie  de  dentelles
blanches,  amazone  de  velours  et  chapeau  de  feutre  blanc,  orné  d’une
plume  de  marabout.  Jamais  vous  n  auriez  supposé  qu  elle  avait  couru  pieds
nus  sur  les  chemins.  Comme  elle  n  avait  pas  d’enfant,  elle  avait  un  chien
favori  qui  s’appelait  Hirondelle,  parce  qu  il  était  tout  noir  avec  le  bout
des  pattes  blanc.
Quand  on  s’en  allait  en  chasse,  elle  le  faisait  conduire  en  voiture.  Chez
            
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