DE L'ADRIATIQUE AU DANUBE.
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« — Il y a, lui répondis-je, trop de paprica dans la sauce.
« Le vin fut servi dans des kulacs 1 . Ces gens-là ne connaissent pas les
verres. Fekete Joszi buvait le premier; puis, essuyant le goulot avec la
manche de sa chemise, il passait la bouteille à la comtesse, qui y posait ses
lèvres sans répugnance et avalait une grosse gorgée. Il me sembla qu’elle
but beaucoup ce soir-là. Le bandit voulut aussi me passer sa kulacs.
« — Merci, lui dis-je, je ne puis pas boire; je suis un traitement liomœo-
pathique.
u — Ah! s’écria-t-il en riant, je comprends : Similia similibus... (Il savait
le latin!) Moi aussi, monsieur, je me traite par Vhomœopathie : hier, j’ai
trop bu, le vin m’a fait mal; je me guéris aujourd’hui en buvant autant
qu’hier.
« Je le soupçonnais de chercher à nous enivrer, afin de nous dépouiller
et de nous égorger à son aise. Il fallait le voir vider les kulacs qui circu
laient à la ronde; en une heure, un tonneau de vin fut mis à sec; mais,
je dois le dire, en se levant de table, pas un des brigands ne chancela.
«—Eh! vieux monsieur (il m’appelait maintenant monsieur), me dit
l'ekete, vous ne buvez, ni ne mangez, ni ne dansez... Que faites-vous
donc? Jouez-vous aux cartes?
« En m’adressant cette question, il sortit un jeu de cartes de sa poche.
« C’est là, me dis-je en moi-même, une manière adroite de me sonder
pour savoir si j’ai de 1 argent.
« — Je ne joue pas non plus, répondis-je.
1 ‘ — kh bien! je vais vous apprendre à jouer, s'écria-t-il; c’est très-
facile. Voyez : je place une carte ici, j’en mets une autre là; je charge
celle-ci, vous chargez celle-là ; la couleur qui sort la première a gagné.
« Il voulait m apprendre le lansquenet, lui! Comme si 1 apprentissage
de ce jeu ne m’avait pas coûté deux domaines ! Que faire? Il fallut m as
seoir vis-à-vis du brigand et jouer aux cartes avec lui. J’avais dans ma
poche quelques pièces de cuivre que je pouvais risquer; je les plaçai sur la
table.
“ — Quoi! s’écria-t-il, de la petite monnaie! Mais pour qui me prenez-
vous, monsieur? Voici la banque. Et il jeta devant lui une poignée de
ducats d’or qui brillaient de reflets jaunes.
" Je n’avais pas sur moi la moitié de cette somme.
« Il mêla les cartes, nous jouâmes, je gagnai.
« Le brigand paya. A aucun prix, je ne voulus toucher a son argent ,
que je laissai comme enjeu. •