Full text: La Hongrie de l'Adriatique au Danube

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LA HONGRIE 
rieuse et légendaire : il semble que vous êtes dans une avenue de conte de 
fées. 
Les chênes et les frênes, au tronc marbré de lichens, rouillé de petits 
champignons jaunes, dressent tout le long de la route leur haute mâture de 
branches, déploient leur architecture bizarre, leurs enfilades de colonnes, 
leurs échafaudages de cathédrales et de Panthéons, arrondissent leurs 
galeries et leurs arcades, ouvrant des portiques drapés de lierre ou dressant 
des arcs de triomphe à P entablement superbe. 
Variée et changeante en ses aspects, P immense forêt met sans cesse 
devant vous des tableaux, des sites, des décors inattendus et nouveaux. 
Aux chênes centenaires, à 1 écorce noire et craquelée comme la peau d’une 
momie, succèdent des bouleaux frêles qui font songer au cou flexible et 
tigré des girafes ; puis ce sont des hêtres audacieux, remuants, aux grands 
élargissements de branches encombrantes volant aux autres la place et 
le soleil, toujours en quête de rapine ; plus loin, des sapins austères se 
tiennent massés en carré, pressés les uns contre les autres, comme un ba 
taillon qui va recevoir le choc de P ennemi. En certains endroits, la forêt se 
laisse aller à des tendresses fraternelles, à des enlacements d amitié : ses 
branches s’entre-croisent et s’enchevêtrent comme en de doux embrasse 
ments; un peu plus loin, on dirait que la nature se révolte dans les rameaux 
et dans les troncs de la forêt, et que tous ces arbres sont réunis là, comme 
sur un champ de bataille, pour se provoquer et se combattre. Il en est qui 
ont des attitudes tragiques, qui portent haut, en pleine lumière, la rondeur 
de leur dôme, comme de grands boucliers de bronze, ou qui se livrent à 
des contorsions de rage et de colère, qui ont des affaissements de mort ou 
des élans de victoire. Quelques-uns montrent des troncs ployés, torturés, 
déchirés de blessures : une écorce mise à vif comme un saignement de 
chair. D’autres, qu’on dirait éventrés d’un coup de hache, se renversent 
dans leur agonie et brisent leurs voisins plus faibles sous leur écrasement 
puissant. Les bouleaux cambrent leur taille svelte d’amazones blondes, les 
pins brandissent un noir épieu, les chênes tordent leurs bras ramassés et 
musculeux de géants, les frênes aux feuilles mobiles secouent leur chevelure 
dans un mouvement de défi, et les souffles légers qui passent sous la forêt 
ressemblent aux vagues gémissements des blessés. A voir les tourments, 
les efforts, les crispations de tous ces arbres, on dirait que les esprits qu’y 
ont emprisonnés les légendes du monde primitif se réveillent et s’in 
surgent. 
Quelles sensations étranges et délicieuses on éprouve à cheminer ainsi 
toute une journée à travers l’immense forêt! L’odeur pénétrante des résines,
	        
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