LA HONGRIE, DE L’ADRIATIQUE AU DANUBE.
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longues tresses entrelacées de rubans verts, déployant toutes les grâces de
leurs perfections physiques.
Les hommes exercent pour la plupart le métier de porcher. L’engraisse
ment des cochons s’opère rapidement dans ces immenses forêts, où les
chênes abondent et jonchent le sol d’une nappe de glands; souvent, on ne
compte pas moins de deux à trois mille porcs dans un seul troupeau. Ces
animaux vivent presque à l’état sauvage; le poil hérissé, l’œil ardent, le
groin armé de crocs, on les prendrait pour des sangliers s’ils n’étaient pas
gardés par des hommes.
Le kanasz (porcher) mène une vie dure et pénible. Hiver comme été, il
erre et couche dans les bois. Il n’a pour nourriture que du lard salé, et
pour boisson que l’eau des sources. — « Loin de tout plaisir, dit une
chanson populaire, le porcher de la forêt de Bakony est perdu au milieu
des feuillages silencieux. Il n’entend pas d’autres voix que celle des loups
qui hurlent, et de la tempête qui gronde et mugit. Les oiseaux ne chantent
jamais autour de lui; ils restent tous sur la lisière de la forêt, dans les
buissons et les roseaux. Parfois, le dimanche seulement, montent à son
oreille, du fond de la vallée, les sons mélancoliques des cloches. »
Quand le kanasz a une hutte de branchages, le bandit devient son com
pagnon de couchée. Ses relations avec les réfugiés et les vagabonds de la
forêt sont forcées; il leur sert d’espion, de sentinelle. En échange de ses
services, les brigands respectent les animaux qu’il garde et dont il est res
ponsable. Mais si b occasion d’un bon coup se présente sans trop de danger,
le kanasz opère pour lui-même. Il manie la petite hache, qu’il porte tou
jours à la ceinture, avec autant de dextérité que les Espagnols manient
leur navaja et les Italiens leur stylet. Les kanasz aiment à se réunir entre
eux pour des luttes d’adresse, et lancer leurs haches, qui vont tour à tour
s enfoncer en sifflant dans le tronc d’un bouleau, à quarante ou cinquante
pas. Pour le paysan hongrois, comme pour le paysan russe et le paysan
vainque, la hache est une arme de combat qu’il préfère au fusil. En Tran
sylvanie, que de fois j’ai vu des paysans s’en allant à la chasse à l’ours avec
une simple hache! Ils se mettent â l’affût; et quand l’animal arrive, ils lui
lancent leur arme, qui lui fend le crâne.
Le soir tombait, le cocher pressait scs chevaux ; mais ils ne pouvaient
lutter de vitesse avec l’ombre envahissante, qui noyait déjà les perspectives
et s’étendait comme une fumée épaisse, s’attachant aux arbres, se dévelop
pant en nappes et en tourbillons, envahissant les coins. Les blancheurs
vagues des bouleaux s’effacaient, les chênes et les frênes se massaient comme
des cavaliers enveloppés de leur manteau noir.