Ti A HONGRIE
SAO
Qu’elles sont délicieuses, ces courses violentes et à toute vitesse sur la
Ierre recouverte d’une neige qui a les blancheurs d’un lit de soie! Comme
un bateau lancé à toute vapeur, le traîneau fend et déchire f immobilité
muette de cette mer de neige. Je me croyais transporté au fond de la
Sibérie ou dans un de ces paysages indécis et flottants du pôle nord. Quel
ques arbres se dressaient çà et là, comme d’énormes madrépores aux rami
fications cristallisées et changées en opale. D’autres, formant de grands
candélabres en verre de Venise, tordaient leurs branches aux floraisons de
givre qui luisaient comme du verre. Des colliers de perles enguirlandaient
et festonnaient les buissons, et l’on eût dit qu’elles étaient les fruits natu
rels de ces arbustes en hiver. Au bout des feuilles délicatement bordées
d’une fine dentelle d’argent, des pendeloques de glace tremblaient. Quel
habile ouvrier, quel merveilleux artiste, quel orfèvre inimitable que ce
vieil Hiver, aux mains tremblantes et à la barbe de neige! Gomme il sail
décorer une haie, un rocher, un arbre, un pan de mur, une fenêtre, un
coin de toit, une ville tout entière!
Le ciel était d’un bleu froid intense, d’un azur d’acier. L’air me tran
chait la figure comme une lame de rasoir, mes moustaches étaient comme
saupoudrées de limaille; mais que ce froid glacé est tonique! comme il
vous tend à nouveau les nerfs qui ne vibraient plus! et qu’on est bien, avec
une bonne fourrure et un bon cigare, perdu au milieu de ce blanc qui vous
fait songer à l’hermine, au duvet des cygnes, aux peaux d’ours et aux toi
sons d’agneau! — Dans la pâleur défaillante et blafarde de T horizon, sur
la ligne droite d’une petite colline, passait lentement, à demi estompée
par la buée, une longue file de bœufs tout blancs, comme dans un bas-
relief de marbre antique.
Sur mon ordre, le cocher arrêta ses petits chevaux, que la gelée avait
frangés d’argent, an pied d’un ravin dans lequel des Tziganes s’étaient
creusé des cavernes pour passer l’hiver. J’eus quelque peine à nTapprocher
de ces demeures, gardées, comme les douars arabes, par des chiens
d’une maigreur et d’une férocité de loups affamés.
Enfin, une v ieille Bohémienne en guenilles sortit de sa tanière et fit
rentrer la meute au i epos. Elle me laissa descendre dans son trou, ou
grouillait une famille d’une dizaine d’individus. Les jeunes filles et les
garçons de douze ans étaient complètement nus et couchés sur un lit de
feuilles et d’herbes sèches. Dans le fond, une marmite cuisait sur un feu
de bois vert qui remplissait la tanière d’une fumée âcre; aux murs étaient
accrochées deux ou trois images de madones qui souriaient doucement, en
baissant les yeux sous leur nimbe d’or.