DE L’ADRIATIQUE AU DANUBE.
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fisc de frapper d’une nouvelle taxe en argent le vin et le résidu qui produira
1 eau-de-vie. Il en est de même pour le tabac, imposé d’abord comme
plante, comme produit de la terre, puis imposé ensuite comme produit
industriel.
Les employés du fisc, que les habitants sont tenus de loger chez eux, à
leurs frais, viennent trois ou quatre fois par an compter les feuilles de chaque
plante pour vérifier si leur nombre correspond bien au chiffre inscrit sur
les registres de l’impôt. Quand le fermier de la dime fait attendre sa visite,
les récoltes sont souvent compromises ou perdues. Aussi l’agriculture est-
elle tombée à un niveau pitoyable. Vous savez, du reste, que la propriété
héréditaire, libre, inaliénable, u existe pas dans les provinces turques.
C’est le cadi qui décide de tous les droits de ce genre.
— On m’a raconté que les chrétiens sont encore astreints à des journées
de corvée pour l’État.
— Ce sont eux qui travaillent aux routes. Au temps de la moisson,
on les oblige souvent à s’éloigner dix ou quinze jours de leur village, lais
sant derrière eux leurs femmes et leurs enfants sans ressources. — Le raía
possède-t-il un cheval, un chariot, l’État a le droit de réquisitionner
l’homme, la bête et le véhicule au moindre mouvement de troupes. Après
l’exploitation organisée par le fisc, l’exploitation à laquelle se livre le clergé
semble douce. Les popes pratiquent la simonie avec un zèle que rien n égale.
Ils font payer l’entrée des églises comme l’entrée d’un théâtre; ils taxent
la confession et la communion; à la mort du père de famille, le plus beau
bœuf de l’étable revient de droit au pope; â la mort de la mère, le pópese
contente de la plus belle vache. Beaucoup d enfants meurent sans baptême
parce que les parents n’ont pu payer la taxe. — Les sièges épiscopaux sont
accordés, de Constantinople, au plus offrant. Afin de conserver son poste,
l’évêque doit, chaque année, envoyer de riches présents aux dignitaires
turcs qu’il a corrompus et qui l’ont fait nommer. — Le métropolitain de
Seraïewo soutire tous les ans â ses fidèles plus de 250,000 francs, dont
la moitié au moins s en va à Constantinople.
Les popes payent une redevance à leur évêque, et les autorités turques
ont ordre de prêter main-forte au clergé quand il a affaire à des paysans
récalcitrants. Des villages entiers sont ainsi pillés, sous prétexte de taxes
religieuses; mais souvent on se trompe, et c est alors des villages chrétiens
qu’on dévalise.
Je ne vous parlerai pas des tribunaux. Le témoignage des raias n est
pas admis devant le cadi, qui juge d’après le Coran. Le proverbe serbe dit .
“ Pour le chrétien, pas de justice! » Et le proverbe ne ment pas.