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LA HONGRIE
Comme j’arrivai près de Romania, j'aperçus le cortège d’une noce
turque. Tous les invités passèrent tranquillement; seul, le marié s’arrêta
au milieu du chemin, et, attendant que je fusse à sa portée, il me frappa
les épaules avec son fouet à trois lanières garnies de boules de cuivre. Trois
fois je lui donnai le nom de « frère en Dieu » ; trois fois je lui dis : « Au
nom de ton bonheur, de la joie que jete souhaite, laisse-moi tranquillement
passer mon chemin; ne vois-tu pas que je ne suis qu’un pauvre homme? »
Mais le Turc continua de me battre. Alors le sang me monta aux joues,
une violente colère secoua mon âme, et levant ma pioche, j’en frappai le
Maneé sur son cheval. Il tomba, et moi, sautant sur lui, je le frappai sans
merci jusqu’à ce que je l’eusse séparé de son âme. Je fouillai ses poches et
j’en retirai trois bourses d’or que je cachai dans ma poitrine. Je détachai son
sabre et je le mis à ma ceinture; je laissai ma pioche auprès de son cadavre,
afin que les Turcs puissent l’enterrer; je sautai sur son cheval, et je m’en
fus tout droit vers Romania. Les conviés turcs furent témoins de cette
scène, mais pas un d’entre eux n’osa me poursuivre; et voilà quarante ans
que je règne en maître sur le mont Romania ; ma liberté vaut mieux que
ma maison, père, car je garde le passage de la montagne; caché derrière
les rochers, j’épie les gens de Seraïewo, je leur enlève leur or et leur
argent, et de leur drap et de leur velours, j’habille toute ma bande. —
Je sais fuir, mais je sais aussi poursuivre; et après Dieu, je ne crains
personne!
Se faire bei duque, c’était s’acquérir un titre de gloire. Le véritable
belduque était probe autant que brave. Il accourait comme un vengeur,
partout où 1 appelait la voix du chrétien opprimé. Chaque bande avait
sa forêt, sa retraite ordinaire ; la neige venue, elle se cachait dans les
villages.
« Écoutez-moi, mes amis, dit une chanson d’heiduque : l’été se passe,
et le triste hiver arrive ; les feuilles sont tombées, et il ne reste que des
arbres nus. Où chacun de nous passe-t-il l’hiver? Chez quel ami dévoué?
« Ami Radé de Sokol, répond Paul de Sirmie, je passerai l’hiver à Ioug,
la blanche cité, chez mon ami Drachko, le capitaine. Chez lui déjà j’ai
séjourne sept hrvers, et j passerai encore celui-ci, avec mes soixante
compagnons. »
Sava, des bords de la Save, dit ensuite :
« Pour moi, j hivernerai chez mon père, dans sa cave profonde , aux
bords de la Save, et avec moi mes trente compagnons. Quand le triste
hiver sera passé et le jour de la Saint-Georges venu, que la forêt sera revê
tue de feuilles et la terre d’herbes et de fleurs, que l’alouette chantera