LE MODE EXISTANT
De quelle façon s'opère la répartition des biens.
Si chacun produisait isolément, comme Robinson dans son
île, chacun garderait pour soi la chose qu’il aurait faite et la
question de la répartition ne se poserait même pas. La règle
à chacun le sien, cuique sum, s’appliquerait par la force des
choses.
Mais un semblable régime, qui exclurait par hypothèse
tout échange et toute division du travail, est incompatible
avec toute vie sociale. Même chez les sauvages, qui vivent de
chasse ou de pêche, il n’est jamais absolument réalisé. Et
dans nos sociétés combien chacun de nous serait désagréa-
blement surpris si on voulait l’appliquer, si, par exemple,
l’on disait au boulanger ou au cordonnier : vous avez pro-
duit tant de pains ou de paires de chaussures, c’est bien :
gardez-les. Ce sera votre part! Il est évident que ce que
chacun de nous réclame ce n’est pasle produit de son travail
en nature, mais le juste équivalent du produit de son travail.
Or ce desideratum est-il réalisé dans nos sociétés?
Dans toute société civilisée nous voyons chaque individu,
par la vente de ses marchandises ou le louage de ses services,
jeter sans cesse dans le torrent de la circulation des valeurs,
et sans cesse aussi en retirer, sous forme de revenus divers,
d’autres valeurs. Chacun de nous offre sur le marché ce qu’il
possède : — le propriétaire foncier, les récoltes de sa terre ;
le propriétaire de maisons, des logements; le capitaliste, des
capitaux en monnaie ; le fabricant, des produits de son usine
— et celui qui ne possède ni terre ni capital offre ses bras ou
sonintelligence. Naturellement, chacun d’eux cherche à vendre
ses produits ou à louer ses services au meilleur prix possible,
mais cela ne dépend pas de lui, car ces produits ou ces ser-
vices se vendent sur le marché au prix fixé par la loi de
l'offre et de la demande, ce qui revient à dire, si nous nous
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