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LE GRAND DESSEIN DE NAPOLÉON.
C’était Ali, le pacha de Janina, maintes fois le correspon
dant de Bonaparte, qui occupait Arta, toute l’Acarnanie, y
agrandissait son domaine aux dépens des pachas ses voisins,
bloquait sur leurs rochers et massacrait en 1803 les Sou-
liotes orthodoxes, constituait cependant l’unité des Skipé-
tars ou Albanais musulmans, rappelait ainsi le souvenir
de Pyrrhus et paraissait capable de restaurer l’antique
royaume de l’Épire.
C’était encore la Serbie, lasse de l’oppression des Janis
saires et groupée autour de sa imstique aristocratie des
éleveurs de porcs. Elle était restée très agitée depuis l’occu
pation autrichienne, surtout après le traité de Sistova; les
Turcs s’apercevaient qu’il y avait désormais « quelque
chose de changé » en Serbie. Les Janissaires n’en furent
que plus cruels; beaucoup de Serbes furent dépouillés ou
tués, des femmes enlevées. Ces persécutions produisirent
des révoltes ; même, en 1804, une Skouptchina ou assemblée
générale proclama « chef des Serbes » un énergique éleveur
de porcs, Georges Petrovitch, surnommé Kara-Georges ou
Georges le Noir. Il prétendit ne faire la guerre qu’aux
janissaires, non au sultan; mais le succès l’encouragea à
réclamer pour son pays l’autonomie, à lutter même pour
l’indépendance.
Il remporta d’éclatantes victoires sur les pachas turcs
qui furent envoyés contre lui, notamment celle de Chabatz;
il prit Belgrade en décembre 1806, et les Turcs furent com
plètement chassés. Kara-Georges essaya de donner une
organisation régulière à la Serbie; mais il voulut se ré
server une autorité presque absolue ; il excita ainsi de vives
résistances, notamment de la part de Miloch Obrenowitch,
riche éleveur lui aussi. La Serbie resta troublée de ces
dissensions; pourtant la guerre qui éclata en 1807 entre
les Russes et les Ottomans lui fut favorable; les Serbes
combinèrent à peu près leurs opérations avec celles des
armées russes du Danube, et Kara-Georges put rêver la
restauration de la Grande-Serbie de Douchan. Là aussi,
sous la domination musulmane, renaissait l’esprit national
et orthodoxe.
Dans de pareilles conditions. Napoléon put considérer
que l’alliance turque n’était pas pour entrer en balance,
dans ses combinaisons politiques, avec l’alliance russe. Un
jour qu’à Tilsitt il passait avec le tsar une revue de troupes.