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IA CONFÉRENCE DE LONDRES.
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adopter, comme lui, pour son propre compte, le principe
des nationalités, alors si fort à la mode qu’il semblait que
sans lui rien ne pût se faire de grand. Il y voyait de beaux
profits pour la Russie: les populations slaves sont nom
breuses dans l’empire d’Autriche-Hongrie, plus nombreuses
et plus serrées dans la péninsule des Balkans. Si la Russie,
au nom de cette parenté de races, réussissait à les grouper
< autour d’elle, elle serait la première puissance de l’Europe.
Et ainsi, par son chancelier, la politique russe prend une
forme nouvelle : ce n’est plus au nom de la religion grecque
que le tsar veut conduire les destinées des peuples des Bal
kans ; c’est au nom du principe des nationalités, au nom du
panslavisme.
Beaucoup, parmi les plus sages conseillers du tsar, se
déliaient de ce principe, en prévoyaient les dangers, dou
taient que toutes les populations slaves des Balkans fussent
disposées à passer tout simplement de la domination du
sultan à celle du tsar, les soupçonnaient de vouloir seule
ment se servir de la puissance russe pour ensuite lui échap
per, au risque d’être taxées d’ingratitude. Ils se demandaient
déjà si la Russie gagnerait quelque chose à remplacer
l’Etat ottoman décrépit par des États chrétiens jeunes et
entreprenants.
Mais l’opinion publique dédaignait ces profonds calculs;
elle embrassait avec ardeur la cause du panslavisme ; c’é
tait le nouvel article de foi au nom duquel il fallait délivrer
les frères des Balkans. Dès 1867, les « Slavophiles» avaient
convoqué à Moscou tous les Slaves d’Europe au congrès de
la Société des Amis de l’histoire naturelle. Ç’avait été la
première manifestation publique du panslavisme. Elle fut
suivie d’une ardente propagande dans les pays des Balkans;
un Comité central se forma à Moscou, un sous-comité à
Bucharest ; des livres furent envoyés aux écoles de Serbie
» et de Bulgarie ; des jeunes gens en furent appelés aux
Universités russes ; de considérables sommes d’argent y
furent répandues, sous prétexte de charité ; des agences
nombreuses, comme les hétairies d’autrefois, gagnèrent au
panslavisme des partisans tout dévoués ; l’empire ottoman
fut pénétré profondément par l’influence russe. Le prince
Gortchakof comptait bien en tirer parti ; il pensait fonder
sur l’action panslaviste une grande entreprise politique. II
avait envoyé à Constantinople, auprès du sultan Abd-ul-
I Aziz, un très habile et très ferme ambassadeur, lui-même