AUTRICHE, RUSSIE, ANGLETERRE.
39
Pierre le Grand lui donna figure européenne et l’in^
troduisit brutalement, malgré elle, par la plus vigoureuse
action qu’un homme ait jamais exercée sur son peuple, dans
le « concert » des États européens, selon la formule consa
crée. Dès lors, la Russie revendiqua son héritage, malgré la
prescription acquise, retrouva par-dessus les siècles les
droits de Sophie Paléologue, femme d’Ivan III, réclama
audacieusement Constantinople. Mais ce n’était pas seule
ment pour elle une vaine question de succession; c’était
une suite de la croisade chrétienne contre les Musulmans,
usurpateurs de la Terre d’Europe et des Lieux Saints ; c’était
le grand œuvre de la libération des Chrétiens persécutés
par les Infidèles, des Slaves écrasés sous l’oppression des
Asiatiques. A qui donc ce rôle pouvait-il appartenir mieux
qu’au chef de la religion orthodoxe, qu’à l’empereur de la
grande nation slave? N’y était-il pas providentiellement
voué? Il eût forfait à s’y dérober. C’était même pour la
Russie une nécessité économique, qu'elle a mieux comprise
au XIX® siècle, que de s’assurer des débouchés sur la mer
Noire et la Méditerranée, et elle la sentait déjà instinctive
ment. Pour elle aussi, bien plus même que pour l’Autriche,
les Ottomans étaient les ennemis naturels. Les Habsbourg
allemands abdiquaient en quelque sorte leur nationalité en
se faisant les défenseurs des Magyars et des Slaves contre
les Turcs, et les Romanof slaves pouvaient, à plus juste
titre, se proclamer les champions des Slaves contre l'ennemi
commun de leur foi et de leur race. Et ainsi s’annonça dès
lors la rivalité de l’empereur de toutes les Russies et de
l’empereur d’Allemagne à la poursuite du même dessein,
l’un et l’autre se pouvant dire historiquement les héritiers
des empereurs romains, destinés l’un et l’autre par leur
titre à la conquête de l’ancienne capitale de Constantin. Le
dernier mot de cette rivalité n’est pas dit. Elle a maintes
fois déjà sauvé les Ottomans de la défaite suprême.
Enfin l’Angleterre acheva, au xvii® et au xviii® siècle, de
conquérir ses libertés parlementaires. Maîtresse de ses
destinées nationales, consciente de ses intérêts, et capable
de les développer sans obstacle constitutionnel, elle aspira
aussitôt à l’empire des mers, et dès le début fit en ce sens
les efforts les plus heureux parce qu’ils furent merveilleu
sement ménagés, avec une sûreté et une audace qui sont
une des grandes leçons de l’histoire.
Comme si le moment était venu de grouper autour de la