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LE GRAND DESSEIN DE NAPOLÉON.
Le personnage de Napoléon, en Orient comme ailleurs,
domine les premières années du xix® siècle. Le Levant,
l’Égypte, l’Inde entrèrent dans ses desseins comme l’Italie
et l’Allemagne. Inquiet de tous les problèmes, il pensa ré
soudre celui-ci; il en agita tous les éléments, il en indiqua
les solutions, il en montra toute la complexité.
Certes il serait excessif d’affirmer que la question
d’Orient fût le nœud de sa politique : il fut plus souvent
préoccupé de l’Allemagne, de l’Italie, ou de la lutte contre
l’Angleterre. Mais c’est précisément par l’Orient qu’il pensa
atteindre son inabordable ennemie, et par suite, il ne
le quitta jamais des yeux ; il y édifia ses combinaisons poli
tiques les plus aventureuses sans doute, mais aussi les plus
géniales. Il y porta ses vues dès ses premières victoires
en Italie; il y poursuivit les Anglais à travers l’ancien
continent; il y brisa sa fortune. C’est en ce sens qu’il put
concevoir un moment l’idée de la domination univer
selle ; c’est bien à Constantinople qu’il plaça le centre du
monde.
On dirait qu’il s’est cru comme exilé dans l’Occident,
que, se reconnaissant de la race des conquérants de l’Asie,
il y voulut sans cesse retourner. Par deux fois, il pénétra
dans cet Orient mystérieux pour y saisir la gloire ; par
deux fois, de l’Égypte et de la Russie, il fut rejeté â
l’ouest. Qui sait si l’impossibilité de suivre les traces
d’Alexandre le Grand ne fut pas parmi ses grandes dou
leurs ? N’expliquerait-elle pas en partie son ambition
toujours insatiable?
Peut-être, si la réalité de ses projets ne se trouvait
par là comme embrumée dans les rêves d’une imagination
sans cesse en travail, faudrait-il chercher dans cette his
toire les plus beaux traits de son intelligence politique. Du
moins, à le suivre à Venise et Ancône, au Caire et à Saint-
Jean-d’Acre, à Vienne et Moscou, tout autour, mais tou
jours à distance de Constantinople et de l’Asie antérieure,
fasciné et impuissant, on rencontre les scènes les plus dra
matiques de sa carrière.
I. — Les approches ; Bonaparte en Egypte ; les Anglais
dans rinde.
Dès que la Convention eut délivré la France de l’invasion
étrangère et qu’elle eut le loisir de regarder au delà des