« L’honorable Graziadei, à qui sa préparation et sa culture
permettent assurément de discuter ces phénomènes avec
compétence, à fait surtout deux objections. Il à dit, en premier
lieu, que lorsque nous allons soutenir la nécessité de proté-
ger la Nation contre les empiètements de l’auto-défense de
classe, nous nous bornons, en substance, à un jeu de dialec-
tique, car nous confondons la Nation avec la classe bourgeoise,
nous identifions les intérêts de la nation avec ceux des classes
dominantes, et nous fournissons à la bourgeoisie un nouveau
moyen d’oppression contre le prolétariat.
« La nation, dit l’honorable Graziadei, telle que vous la con-
cevez est une pure abstraction. Comme la critique moderne l’a
montré, la réalité n’est pas la nation; la réalité, ce sont les classes.
«C’est là assurément une opinion respectable, mais ce
n’est pas là, honorable Graziadei, la doctrine et la pensée
modernes. C’est la pensée de Karl Marx; et je ne comprends
guère comment l’honorable Graziadei, qui a été l’un des pre-
miers critiques de cette pensée, peut aujourd’hui y revenir
entièrement. Nous sommes là encore dans le domaine de ce
matérialisme historique que la critique moderne a complè-
tement abandonné.
«Il y à certainement des classes, mais il n’y a pas seule-
ment deux classes, il y en a une infinité. I] y a, plus que des
classes, des catégories, des groupes, qui s’enchevêtrent conti-
nuellement et de telle sorte que nous ne pouvons dire où com-
mence l’un et où finit l’autre. Chacun de nous fait partie
en même temps de plusieurs classes et il n’est pas toujours
facile de préciser celle qui a une action déterminante sur la
condition sociale et économique de chacun. Nous autres, intel-
lectuels, par exemple, nous sommes peut-être des bourgeois,
mais nous sommes certainement surtout des travailleurs.
En conséquence, représenter le monde et la vie comme une
éternelle opposition entre deux classes antagonistes, c’est se
mettre hors de la réalité, laquelle nous montre au contraire
que l’enchevêtrement des classes est incessant, et surtout
que les hommes et les groupes, dans leurs actions et leurs
réactions, ne sont pas tant poussés par leurs intérêts matériels
que par leurs sentiments, leurs idéalités, leur conception de la
vie et de l’histoire. Tous ces éléments, essentiels dans la vie
des peuples, le matérialisme historique les néglige, la doec-
trine marxiste les néglige. Voilà pourquoi Marx peut être
considéré désormais comme définitivement relégué au grenier.
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