LA CRISE DE 1840.
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menaçante ardeur. Henri Heine écrivait de Paris à la fin de
juillet; « La coalition entre l’Angleterre, la Russie, l’Autriche
et la Prusse contre le pacha d’Égypte produit ici un joyeux
enthousiasme guerrier plutôt que de la consternation. Tous
les Français se rassemblent autour du drapeau tricolore et
leur mot d’ordre commun est : Guerre à la perfide Albion ! »
Partout en France on envisageait cette guerre possible,
probable, avec les plus vives espérances. On était, encore
une fois, comme emporté par le souffle des guerres révo
lutionnaires et de la Marseillaise, à laquelle Rude venait
d’élever son impérissable monument de l’Arc de triomphe
de l’Étoile. On comptait toujours tout naturellement sur le
pacha d’Égypte: il repoussera de la belle manière l’ulti
matum des puissances, et comment le pourront-elles
atteindre? Il échappera, à quelque distance des côtes,
aux fiottes anglaises. L’Angleterre sera-t-elle donc réduite
à permettre l’entrée d’une armée russe en Asie mineure
et en Syrie? Elle n’osera affronter les conséquences d’un
tel fait. Même alors, le pacha est de taille à se défendre,
et à infliger aux Russes de rudes échecs. Pendant que les
alliés se débattront en Orient dans les difficultés inextri
cables préparées par l’étourderie haineuse de Palmerston,
la France jettera ses armées refaites en Allemagne, en
Italie ; elle prendra sur l’Autriche et la Prusse la revanche
de 1815. Pendant que Méhémet se paiera dans le Levant,
elle se paiera sur le Rhin, sur les Alpes.
M. Thiers se hâte. A force d’étudier l’histoire de Napo
léon, il est entré dans le personnage de son héros; il
emprunte ses idées politiques sur la révolution des peuples;
il refait ses plans stratégiques pour les indiquer aux armées
de Louis-Philippe à l’occasion. Il refuse d’entrer en pour
parlers avec les puissances signataires du traité de Londres ;
il se renferme avec beaucoup de dignité dans un isolement
dont plusieurs collègues de Palmerston s’inquiètent ; ils ne
sont pas tous aussi rassurés que lui sur les suites de son
brutal coup de tête ; et, en vérité, elles pouvaient être ter
ribles.
Le ministère français presse les armements. Il rappelle
sous les drapeaux, les soldats disponibles; il crée, par ordon
nances royales, de nouveaux régiments d’infanterie et de
cavalerie, et le talent d’organisation de M. Thiers se donne
carrière en tout cela. 11 ouvre, sous réserve de l’appro
bation postérieure des Chambres, les crédits nécessaires à