L’APPORT INTELLECTUEL DES COLONIES 245
Le dix-huitième siècle a été l’heure d’une admirable
prospérité coloniale : on ne l’a pas assez dit. Pour nous
en tenir à la France, la splendeur de nos grandes villes,
Bordeaux, Marseille, Lyon même, La Rochelle, Rouen,
vient de là. Par la pacotille, la population entière, même
celle qui ne naviguait pas, participait au risque et au
gain du prêt à la grosse aventure. À la veille de la Révo-
lution, Paris a rayonné d’un éclat extraordinaire dû, en
grande partie, à l’enrichissement colonial. L'expression la
plus brillante de cette « réussite », c’est la créole qui régna
sur la France, Joséphine.
C’est aussi l’heure de l’épanouissement intellectuel ins-
piré de l’Ultramar. Les deux plus grandes œuvres d’ima-
gination du dix-huitième siècle sont des romans coloniaux.
Manon Lescaut trouve son douloureux dénouement à la
Louisiane. La sentimentalité de tout un siècle s’idéalise
dans Paul et Virginie. « Déjà leurs mères parlaient
de leur mariage sur leurs berceaux ; et cette perspective
de félicité conjugale, dont elles charmaient leurs propres
peines, finissait par les faire pleurer : l’une se rappelant
que ses maux venaient d’avoir négligé l’hymen et l’autre
d’en avoir subi les lois ; l’une de s’être élevée au-dessus
de sa condition, l’autre d’en être descendue ; mais elles
se consolaient en pensant, qu’un jour, leurs enfants, plus
heureux, jouiraient à la fois, loin des cruels préjugés de
l’Europe, des plaisirs de l’amour, et du bonheur de l’éga-
lité. »
Paul et Virginie, c’est le Télémaque colonial, avec des
passions plus ardentes, des effluves plus chauds, des
horizons plus vastes. « Loin des préjugés de l’Europe. »
ne trouve-t-on pas aussi, en cette courte incidence, un
je ne sais quoi venu de Jean-Jacques, qui mêle au raffi-