Full text : La Hongrie de l'Adriatique au Danube

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LA  II0  IN  GUI  E

ment  de  chemises  à  vue.  Heureux  serait  le  voyageur  qui  pourrait  s’endormir ­
  chaque  lundi  dans  sa  malle  pour  ne  se  réveiller  que  le  samedi  soir!
Comme  il  verrait  l’humanité  sous  un  aspect  plus  riant,  plus  gai,  plus  pittoresque, ­
  et  surtout  plus  propre!  Le  dimanche,  la  jeune  fille  met  sa  plus  jolie
robe,  je  devrais  dire  sa  plus  belle  chemise,  puisque  je  suis  en  Croatie;  elle
se  pare  de  tous  ses  atours,  se  fait  pimpante,  piquante  et  coquette.
Le  matin,  les  églises  retentissent  de  chants  pieux;  le  soir,  les  cabarets
résonnent  d’hymnes  bachiques;  après  la  messe,  on  s’attable  autour  d’un
joyeux  festin;  après  vêpres,  on  danse.
Ce  sont  des  scènes  charmantes,  pleines  de  contraste  et  de  couleur,  comme
dans  un  opéra-comique  de  bon  aloi  :  ici,  paysans  et  paysannes  tourbillonnent ­
  aux  accords  d’un  orchestre  rustique,  à  l’ombre  des  ormes  verts;  là,
ils  boivent  du  vin  clairet  sous  la  tonnelle  d’nn  jen  de  quilles  ;  plus  loin,
assis  sur  un  tronc  d’arbre,  devant  leur  maisonnette,  on  voit  les  vieux  au
chef  branlant,  qui  discutent  sur  le  prix  de  l’avoine  ou  s’entretiennent  de  la
nouvelle  servante  du  curé.  Tous  sont  endimanchés,  galamment  attifés.
On  se  croirait  encore  à  l’époque  des  gros  baillis  à  trogne  purpurine,  des
châtelaines  et  des  troubadours.  Ces  costumes,  ces  chants,  ces  danses,
n’appartiennent  pas  à  notre  siècle  prosaïque  et  ni  voleur;  les  costumes  sortent ­
  de  quelque  antique  bahut  aux  peintures  naïves  ou  aux  sculptures
bizarres  ;  les  chants  parlent  de  choses  pleines  de  tendresses  qui  ne  sont
plus  aujourd’hui  ni  dans  les  cœurs  ni  sur  les  lèvres;  les  danses  sont  soumises ­
  à  des  règles  surannées  et  obéissent  à  des  rhythm  es  lents  et  solennels.
C’est  tout  un  passé,  chaud  de  tons  comme  les  vieilles  tapisseries  du  seizième ­
  siècle,  qui  ressuscite  pour  un  jour  devant  vos  yeux  enchantés.
Agram  était  méconnaissable.
Les  rues  avaient  été  balayées;  les  cuivres  des  portes  brillaient  comme  de
l’or;  des  pots  de  fleurs  embellissaient  les  fenêtres;  un  souffle  de  printemps
semblait  avoir  dégelé  et  épanoui  la  ville,  qui  me  semblait  si  triste  la  veille,
et  que  maintenant  je  sentais  vivre,  j’entendais  rire  et  parler!  Les  devantures ­
  des  boutiques  juives  flamboyaient,  pareilles  aux  buissons  bibliques  du
Sinai  ;  des  équipages  passaient  au  grand  trot,  traînés  par  de  petits  chevaux
fringants  et  échevelés.  Autrefois  les  nobles  seigneurs  des  environs  ne
venaient  à  Agram  qu  en  voiture  attelée  de  douze  chevaux,  ou  couchés,  à  la
manière  des  rois  fainéants,  dans  un  chariot  tiré  par  dix  paires  de  bœufs.  Les
cloches  des  églises  sonnaient  à  folles  volées,  et  de  la  chambre  de  mon  hôtel
je  voyais  défiler,  comme  une  longue  procession,  les  paysannes  vêtues  de
leur  chemise  et  coiffées  de  leur  mouchoir  rouge.
Quelle  gaieté  dans  tous  ces  costumes!  Quel  régal  d’appétissantes  cou-
            
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