Full text : La Hongrie de l'Adriatique au Danube

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LA  HONGRIE

y  trouverez  une  place  :  s'il  n’y  a  qu’un  lit,  il  sera  pour  vous;  s’il  n’y  a  plus
qu’un  morceau  de  pain,  il  sera  pour  vous;  s’il  n’y  a  plus  qu’une  bouteille
de  vin,  elle  sera  pour  vous.  Vous  êtes  notre  ami  :  acceptez  la  clef  de  notre
maison,  afin  que  vous  puissiez  y  entrer  toujours  et  à  toute  heure.  »
—  On  parle  de  l’hospitalité  écossaise,  fis-je  ;  il  me  semble  que  l’hospitalité ­
  croate  est  encore  plus  large  et  plus  complète.
—  Oh!  oui...  Quand  la  clef  de  la  maison  vous  a  été  présentée  sur  une
assiette,  continua  M.  X...,  il  faut  que  vous  répondiez  au  discours  du  maître
du  logis.  Puis  on  nomme  par  acclamation  un  régisseur  ou  maître  de  table
(magister  mensæ),  qui  préside  à  la  suite  du  repas.  Le  maître  de  table  n’a
qu’une  seule  préoccupation  :  trouver  des  prétextes  pour  faire  boire  les
convives  le  plus  souvent  possible.  On  boit  à  François-Joseph,  au  pape,  au
ban,  à  la  patrie,  au  passé  de  la  Croatie,  au  présent  de  la  Croatie,  à  l’avenir
de  la  Croatie.  Au  début  du  repas,  la  table  est  souvent  chargée  de  vingt  à
trente  bouteilles  de  vin,  qui  se  renouvellent  à  mesure  qu’elles  se  vident.
Quand  vient  le  dessert,  on  «  fait  des  mariages  »  ,  afin  que  les  hommes  ne
boivent  pas  seuls.  Le  maître  de  la  maison  se  lève,  et  s’adressant  à  son  hôte,
il  lui  dit  :  «  Je  vous  marie  avec  ma  femme.  »  Là-dessus,  la  gaieté  redouble,
on  vide  les  verres  a  la  ronde  à  la  santé  des  époux,  et  l’on  finit  par  marier
tout  le  monde;  on  vous  marie  même  avec  des  personnes  absentes...  Mais
prenez  donc  encore  une  aile  de  poulet,  me  dit  M.  X...,  en  me  présentant  luimême
  le  plat.
—  A  oilà  un  poulet  tendre  comme  une  caille.
—  Ah!  c’est  que  mon  intendante  les  élève  comme  des  sujets  destinés  à
lui  faire  beaucoup  d  honneur.  —  Du  vin,  permettez-moi  de  vous  verser
du  vin;  vous  oubliez  que  vous  êtes  en  Croatie.
—  Mais  il  me  semble  que  je  fais  une  cour  assidue  à  toutes  ces  bouteilles  ;
du  reste,  votre  vin  mérite  qu’on  le  boive,  il  est  exquis.
—  N’est-ce  pas?  fit  M.  X...  avec  un  mouvement  d’orgueil.  C’est  du  vin  du
pays,  —  du  vin  de  mes  vignes.  Je  dois  vous  dire  que  la  Zagorjé,  c’est
ainsi  qu’on  appelle  notre  contrée,  —  est  particulièrement  favorable  à  la
culture  de  la  \iguc.  Mallieuieusement  nous  manquons  de  débouchés,  et
nos  meilleurs  crus  sont  presque  inconnus.
—  Le  paysan  boit-il  son  vin  ?
—  Non,  il  va  le  vendre  a  Agram.  Comme  boisson  ordinaire,  il  préfère
le  raid.
—  Mais  voilà  quinze  jours  que  je  suis  en  Croatie,  fis-je  remarquer  à
M.  X...,  et  je  n’ai  pas  rencontré  un  seul  ivrogne.
—  On  ne  voit  que  bien  rarement  des  paysans  ivres  en  plein  jour;  mais  le
            
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