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DE L’ADRIATIQUE AU DANUBE.
filles, vêtues du costume national hongrois. Leur taille se dessinait sous le
rékli, cette pelisse enjolivée de soutaches et de boutons d’argent, toute
frappée de broderies et de fleurs de cuir ouvragé, pareille à un dolman de
hussard, et doublée de peau île mouton avec sa laine blanche, chaude et
caressante. Leurs jupons superposés, tuyautés de mille plis, descendaient
en bouffant, au-dessus de la cheville, sur le bas bien tiré, laissant voir la
jambe et le pied chaussé de souliers fermés, aux hauts talons destinés à
retentir en cadence dans les évolutions de la czardas. Un tablier noir,
garni de dentelles, était noué sur les jupes, et un fichu de couleur voyante
jeté autour du cou et sur les épaules. La chevelure, divisée verticalement
en raie lisse, se réunissait au chignon en deux superbes nattes qui retombaient
sur le dos, entourées de rubans roses et verts, et de petites chaînettes
d argent.
Les jeunes paysannes descendirent de F escalier, et le juge, avec une
bonhomie joviale, me détailla une à une toutes les parties de leur costume.
— Et maintenant, nous dit-il en tirant sa montre, allons chez les
Tziganes.
■ M
Chez les Tziganes! c’est-à-dire au fantastique pays de Bohême, au pays
de l’insouciance, de la gaieté, du caprice vagabond, de la paresse rêveuse!
Libre comme l’oiseau, voyageur comme le vent, le Tzigane s’en va où
son humeur le pousse, au gré de sa volonté ou de sa fantaisie. Que lui
faut-il pour être heureux? Une brune compagne, du soleil, un tapis d’herbe,
un horizon sans barrière, le chuchotement d’un ruisseau dans la mousse,
un peu de cette poésie de la vie sauvage qui fait paraître si triste et si
monotone la vie civilisée. Là où il trouve de quoi nourrir ses chevaux, et
assez de bois pour faire du feu, il dresse sa tente de toile, et passe ses
journées couché sur le dos ou sur le ventre, fumant sa pipe, « aussi tranquille
que si rien ne lui manquait sur la terre » , et rêvant, en regardant la
fumée se disperser dans les airs, des rêves ineffables. « Dans 1 ivresse de
leur indépendance, a dit le poète qui les a chantés *, les Tziganes narguent
la misère ainsi que l’injustice du sort; j’ai appris d’eux comment on se
console quand le destin nous trahit : on se console en dormant, en fumant
et en chantant. »
Dans son apparente misère, ce Mohican de l’Europe reste millionnaire
d illusions, de gaieté, de bonne humeur. Pour lui, le premier des biens,
c’est la liberté. Le pays où l’on rêve, où l’on peut se griser de paresse,
1 Lenau, auteur du Calaret dans le steppe, des Trois Tziganes, etc.