Full text : La Hongrie de l'Adriatique au Danube

21'.)

DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.
filles,  vêtues  du  costume  national  hongrois.  Leur  taille  se  dessinait  sous  le
rékli,  cette  pelisse  enjolivée  de  soutaches  et  de  boutons  d’argent,  toute
frappée  de  broderies  et  de  fleurs  de  cuir  ouvragé,  pareille  à  un  dolman  de
hussard,  et  doublée  de  peau  île  mouton  avec  sa  laine  blanche,  chaude  et
caressante.  Leurs  jupons  superposés,  tuyautés  de  mille  plis,  descendaient
en  bouffant,  au-dessus  de  la  cheville,  sur  le  bas  bien  tiré,  laissant  voir  la
jambe  et  le  pied  chaussé  de  souliers  fermés,  aux  hauts  talons  destinés  à
retentir  en  cadence  dans  les  évolutions  de  la  czardas.  Un  tablier  noir,
garni  de  dentelles,  était  noué  sur  les  jupes,  et  un  fichu  de  couleur  voyante
jeté  autour  du  cou  et  sur  les  épaules.  La  chevelure,  divisée  verticalement
en  raie  lisse,  se  réunissait  au  chignon  en  deux  superbes  nattes  qui  retombaient ­
  sur  le  dos,  entourées  de  rubans  roses  et  verts,  et  de  petites  chaînettes
d  argent.
Les  jeunes  paysannes  descendirent  de  F  escalier,  et  le  juge,  avec  une
bonhomie  joviale,  me  détailla  une  à  une  toutes  les  parties  de  leur  costume.
—  Et  maintenant,  nous  dit-il  en  tirant  sa  montre,  allons  chez  les
Tziganes.
■  M
Chez  les  Tziganes!  c’est-à-dire  au  fantastique  pays  de  Bohême,  au  pays
de  l’insouciance,  de  la  gaieté,  du  caprice  vagabond,  de  la  paresse  rêveuse!
Libre  comme  l’oiseau,  voyageur  comme  le  vent,  le  Tzigane  s’en  va  où
son  humeur  le  pousse,  au  gré  de  sa  volonté  ou  de  sa  fantaisie.  Que  lui
faut-il  pour  être  heureux?  Une  brune  compagne,  du  soleil,  un  tapis  d’herbe,
un  horizon  sans  barrière,  le  chuchotement  d’un  ruisseau  dans  la  mousse,
un  peu  de  cette  poésie  de  la  vie  sauvage  qui  fait  paraître  si  triste  et  si
monotone  la  vie  civilisée.  Là  où  il  trouve  de  quoi  nourrir  ses  chevaux,  et
assez  de  bois  pour  faire  du  feu,  il  dresse  sa  tente  de  toile,  et  passe  ses
journées  couché  sur  le  dos  ou  sur  le  ventre,  fumant  sa  pipe,  «  aussi  tranquille ­
  que  si  rien  ne  lui  manquait  sur  la  terre  »  ,  et  rêvant,  en  regardant  la
fumée  se  disperser  dans  les  airs,  des  rêves  ineffables.  «  Dans  1  ivresse  de
leur  indépendance,  a  dit  le  poète  qui  les  a  chantés  *,  les  Tziganes  narguent
la  misère  ainsi  que  l’injustice  du  sort;  j’ai  appris  d’eux  comment  on  se
console  quand  le  destin  nous  trahit  :  on  se  console  en  dormant,  en  fumant
et  en  chantant.  »
Dans  son  apparente  misère,  ce  Mohican  de  l’Europe  reste  millionnaire
d  illusions,  de  gaieté,  de  bonne  humeur.  Pour  lui,  le  premier  des  biens,
c’est  la  liberté.  Le  pays  où  l’on  rêve,  où  l’on  peut  se  griser  de  paresse,
1  Lenau,  auteur  du  Calaret  dans  le  steppe,  des  Trois  Tziganes,  etc.
            
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