94
LA HONGRIE
Au bout de la rue, elles s’arrêtèrent de nouveau devant la boutique d’un
marchand de tabac, qui joignait à son commerce de pipes et de cigares celui
des objets de curiosité. Elles s’extasièrent devant une serviette brodée de
feuillages fantastiques, or et vert, aux branches violettes supportant des
fleurs rouges aux étamines d’or. Ges dessins éblouissants tenaient de la
magie; on aurait dit qu’ils avaient été tracés par la baguette d’une fée.
Quant à moi, je couvais de regards brûlants de convoitise de magnifiques
bouquins d’ambre cerclés de turquoises et de perles, des calices et des
ciboires en vermeil, profanés peut-être par la lèvre de quelque bandit,
des sabres turcs à la lame recourbée et ornée de versets du Coran. Je m eni
vrais à la vue de tapis asiatiques dont les vives couleurs avaient poétique
ment pâli sous le souffle du temps. Il y en avait un surtout qui était
superbe, formé d’un dessin pareil à une baie mauresque ouverte sur un
ciel incendié par la pourpre d’un beau soir; des colonnettes légères et
ténues comme des fuseaux se dressaient sur des socles qui semblaient
incrustés de marbres de diverses couleurs, comme les mosaïques de Venise;
la bordure était fauve et tigrée, de composition et de ton barbares.
Un autre de ces tapis ressemblait à une verrière de cathédrale gothique,
avec ses losanges, ses roses, ses arabesques de teintes si tendres, si suaves,
si délicatement gaies.
Mon regard se baignait avec des sensations toutes physiques dans ces
nuances si douces, fraîches et limpides comme les Ilots d’un lac que cares
sent les rayons du soleil couchant.
Ah! les beaux rêves que font naître ces tapis d Orient avec leurs mélo
dies muettes de couleurs ! Pas une fausse note dans ce merveilleux concert
de nuances ; tout est rhytlimé, harmonieux, d’un charme pénétrant, d’une
sobriété de moyens surprenante, d’une richesse d’invention inouïe. En
voyant ces petites fleurs jaunes sur un fond bleu transparent, ne croiriez-
vous pas que vous avez sous vos pieds un morceau de nuit étoilée découpé
dans le ciel de Smyrne ou de Bagdad, la ville des colombes et des roses?
Il y a dans chaque couleur de ces tapis quelque chose qui éveille les
idées ou qui berce la rêverie. Ges tisseurs turcs, auxquels le Goran interdit
la reproduction de la figure humaine, travaillent sans modèle, au gré de
leur fantaisie, et il faut qu ils soient de grands artistes et de vrais poètes
pour exprimer ainsi, par la simple combinaison des nuances habilement
assorties, des pensées et des sentiments qui parlent aussi bien à l’âme et
aux sens que les plus éloquentes compositions musicales.
Les deux paysannes avaient disparu pendant que j’étais transporté en
plein Orient, à cent lieues d’Agram et de sa fontaine.