PRÉFACE
Depuis la funeste guerre de 1870, la question d'Orient
est devenue le problème capital de la politique européenne.
Elle tient la première place dans les préoccupations des
hommes d'Etat comme dans les méditations des historiens.
Le traité de Francfort, en arrachant à la France, par une
conquête impolitique autant qu’injuste, des provinces qui
lui sont passionnément attachées, qui sont la chair de sa
chair, a créé entre les grandes nations européennes un courant
permanent et maladif de haines, de jalousies et de
méfiances. L’Italie monarchique, en lutte ouverte avec le
Saint-Siège, a cherché dans l’Allemagne impériale et protestante
une protection contre les influences républicaines
et cléricales qu'elle pouvait redouter du côté de la France ;
les liens naturels que créaient entre les Italiens et les Français
la reconnaissance pour les services rendus, la communauté
d’esprit, de civilisation, d’intérêts commerciaux, ont
été brisés par des hommes d’Etat imprudents ou sans scrupules,
par une presse légère et ignorante, qui ont créé comme
à plaisir entre les deux peuples une animosité factice et une
malveillance aveugle. Tandis que la France, si peu capable
pourtant de longues rancunes, était protégée contre la
lâcheté de l’oubli par le danger dont la redoutable proximité
de la frontière ennemie menace la sécurité de sa capitale,
la Russie et l'Angleterre sont devenues inquiètes et
jalouses l’une de la puissance militaire, l’autre de la puissance
commerciale et industrielle de l’Allemagne. Toutes
les nations continentales ont été prises d’une fièvre d’armements
qui les épuise et qui, dans un pays démocratique et
parlementaire comme la France, menace de miner les institutions
républicaines par la prédominance de l’élément mi-