LA HONGRIE, DE L’ADRIATIQUE AU DANUBE.
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guliers, tourmentés el heurtés comme des vagues, relevés fièrement comme
1 aile d’un feutre de matamore, ou formant une succession de pans coupés
et pointus, de hachures grises, de petits triangles noirs superposés et
comme en fuite, .l’avais vu Gran l’année précédente, en hiver, au mois
de février. Pendant que le bateau passait au pied de la ville, je m’y
revoyais en imagination, dans la magie du souvenir. Mais alors l’immense
plaine était morte et dormait sous un linceul de neige dont les bouts flot
taient à l’horizon, dans un ciel blême et glacé.
J’étais venu de Vienne en chemin de fer; la station est à une petite lieue
de Gran, et pour arriver à la ville, il faut traverser le Danube : chose assez
difficile en cette saison, où le fleuve charrie d’énormes blocs de glace. La
débâcle avait commencé, et la violence du choc des glaçons avait détruit
le pont de bateaux qui rallie Gran à la rive gauche. Il y avait bien des
bateliers qui faisaient le service; mais la nuit, et pour un seul passager,
ils ne se dérangeaient pas.
A trois cents mètres de la gare, une petite lumière luisait, au ras de terre.
On eût dit une lanterne oubliée ou un feu de berger qui s’éteignait.
C’étaient les fenêtres éclairées d’une tzarda, d’une auberge de campagne à
demi enfouie dans la neige comme un chalet alpestre pendant l’hiver.
J’allai V demander un gîte pour la nuit. L’unique pièce, basse, enfumée,
n’avant pour plancher que le sol durci et noir, était remplie de Bohémiens
qui revenaient de la foire et buvaient l’argent qu’ils avaient gagné à reven
dre des chevaux. Les jeunes dansaient, tandis que les vieux se passaient des
bouteilles d eau-de-vie. Un des plus beaux garçons de la bande, dans un
débraillé superbe, jouait sur sa contre-basse des improvisations entraî
nantes. Près de lui, accroupie sur un tapis, se tenait, dans une pose rêveuse
et abandonnée, sa jeune femme, habile tireuse de cartes, qui m’avait
dit la bonne aventure. En échange de tout ce qu’elle avait pu m annoncer
d heureux dans une langue que je ne comprenais pas, je fis renouveler les
bouteilles vides, ce qui tint la bande en gaieté jusqu’au matin.
A l’aube, ils partirent en sifflant. Le vieux marchait en tête, avec son
grand chapeau à la Rembrandt, ses cheveux bouclés et sa canne de tam
bour-major. Los femmes venaient après, chargées de paquets, soufflant
dans leurs mains rouges; les jeunes gens à cheval fermaient la marche.
Dans l’air vague et argenté du matin, sur l’immensité blanche et imma
culée, ce pittoresque cortège se détachait avec la netteté et le relief de ces
fines et exquises découpures noires appliquées sur une feuille de carton
> que j’eus déjeuné, je montai en traîneau pour aller a (trau.
glace.