40
LA QUESTION D’ORIENT AU XVIII* SIÈCLE.
aux abus de leur gouvernement. Il y avait dans les Etats
voisins des forces que jusque-là ils avaient méprisées, mais
avec lesquelles il leur fallait désormais compter ; et, de
même que Pierre le Grand avait emprunté à l’Occident les
principes de la transformation sociale imposée à la Russie,
aussi les sultans demandèrent des leçons à l’Europe. Ils
s’adressèrent naturellement à la France, en souvenir de la
tradition diplomatique inaugurée par François P‘‘, et restée,
malgré Louis XIV, l’un des éléments essentiels de la lutte
contre la maison d’Autriche. Mais, tandis qu’autrefois
c’était François I" qui sollicitait l’intervention du sultan,
et que celui-ci prenait avec le roi de France un ton quelque
peu protecteur, les rôles maintenant sont renversés, et
c’est la France qui le plus souvent tient entre ses mains la
fortune de l’empire ottoman, par ce fait seul que l’Autriche,
jadis préoccupée surtout de ses intérêts dans l’Occident, a
évolué vers l’Orient, que la Russie est entrée en scène, et
qu’ainsi en quelque sorte le centre de gravité du continent
européen s’est déplacé à l’est.
Alors prend naissance, dans le système politique du gou
vernement de Versailles, une conception qui d’année en
année se précisa et qui s’est conservée jusqu’à nos jours :
la France a, depuis François I®*', des avantages commer
ciaux considérables, un monopole réel dans les ports du
Levant. Elle a obtenu du sultan, pour ses nationaux et pour
les catholiques en général, des privilèges religieux suffi
sants, et susceptibles d’améliorations. Elle a intérêt au
maintien de cette situation ; toute intervention étrangère
ne peut que lui être nuisible. Elle se doit pourtant à elle-
même, à son renom de générosité chevaleresque, à son
vieux titre de « fille aînée de l’Église », de ne pas couvrir
de sa complaisance et d’une sorte de complicité les persé
cutions encore trop fréquentes ordonnées par les sultans
contre les chrétiens, les cruautés du gouvernement otto
man, la barbarie asiatique dont il donne trop souvent les
preuves. Elle ne peut lier amitié avec lui qu’à condition de
le transformer, d’entreprendre son éducation par ses mar
chands et par ses consuls, de l’élever à la dignité d’un gou
vernement civilisé. Ce sont les termes essentiels du dogme
qui s’établit dans la diplomatie française de l’intégrité de
l’empire ottoman.
Jamais la France ne l’a appliqué avec plus d’éclat, n’en
a tiré plus de prestige que pendant la guerre de la succes-