250 LA HONGRIE
chambre portaient Funiforme de hussard et étaient astreints à une heure
d exercice militaire par jour. Il avait fait fabriquer des canons de bois qui
défendaient son castel, autour duquel s’élevaient des retranchements en
terre. Pas moyen d entrer quand il n’abaissait pas son pont-levis. Moi, je
le suivais à cheval, en qualité d’aide de camp. Quelquefois nous allions
prendre des villages d’assaut, pendant que les hommes travaillaient aux
champs et qu’il n y avait que des femmes et des oies an logis... Oh!
pour un drôle de corps, c’était un drôle de corps! Avec ça, des instincts
de chasseur intrépide. Il avait une meute de trente chiens. Quand nous
allions traquer le cerf, les paysans de ses terres formaient une petite armée.
Ah! monsieur, quelles chasses!... Aujourd’hui, on ne chasse plus, on va
courir après un levraut, histoire de prendre son souper par les oreilles ;
tandis qu’alors on vous tuait douze cents lièvres en une journée. C’était, une
vie, ça ! Et quel festin dans la forêt, et puis encore au retour! On mangeait,
on buvait, on dansait toute la nuit. Au lieu de vivre dans leurs domaines,
nos seigneurs préfèrent maintenant aller dépenser leur argent à Vienne et à
Paris. Ils seraient si heureux chez eux!... Mais voilà; on ne se contente
jamais de ce qu’on a... Je vous disais donc, monsieur, que mon maître était
aussi grand chasseur qu’il se croyait grand guerrier. Tous les mois, il
donnait une chasse à laquelle prenaient part la noblesse des environs et des
messieurs qui venaient de Pest et de Vienne. Un jour, parmi ces invités,
arriva un jeune homme que je n’ai pas oublié ; vous saurez bientôt pourquoi.
U portait un veston gris à collet vert, des culottes courtes, des bas de
laine chinés, des brodequins en cuir rouge, et un chapeau orné de plumes de
coq de bruyère et de barbes de chamois. Sa poire à poudre était munie d’un
ingénieux mécanisme ; son fusil à deux coups était de fabrique anglaise. Un
vrai chasseur de gravures de modes, quoi !
— Mon petit Konrad, me dit mon maître, je te confie ce garçon-là. Il me
semble aussi neuf que son accoutrement.
Les traqueurs attendaient, armés de leur long bâton, devant l’auberge,
qui appartenait à Sa Seigneurie, et où on leur versait d’habitude le coup de
l’étrier. Ils sautaient et dansaient dans la neige, battant la semelle afin de
se réchauffer; mais dès que le cor sonna, ils se formèrent en peloton. Mon
maître passa d abord en revue les chiens, leur adressa un petit discours
d encouragement ; puis il fit 1 inspection des hommes. Une nouvelle son
nerie de cor donna le signal du départ.
Ce jour-là, la neige était si blanche qu’on eut dit que la terre était
couverte de papier de soie ; à mesure que nous approchions de la forêt,
nous découvrions de nombreuses pistes de renards et de lièvres. A quoi la