LE TRAVAIL
puisqu'ils n’ont eu pour but que de dispenser d’un certain
travail.
Mais pourquoi le travail est-il pénible? Quoique tout le
monde le sente, il n’est pas facile de dire pourquoi. Car le
travail, en somme, n’est qu’une forme de l’activité humaine :
or, l’activité n’a en soi rien de pénible : agir, c’est vivre ;
c’est au contraire l’inaction absolue qui est un supplice, et si
atroce que lorsqu'elle est trop prolongée, dans l’emprisonne-
ment cellulaire, elle tue le patient ou le rend fou.
Est-ce parce que le travail implique toujours un certain
efforl et que l'homme est un animal naturellement paresseux?
Ce n’est pas une explication suffisante, puisque beaucoup
d’exercices qui sont considérés comme des plaisirs — ascen-
sion de montagne, canotage, bicyclette, automobile, aviation,
sports de toute nature — exigent des efforts plus intenses
que ceux du travail et que pourtant beaucoup d’hommes s’y
livrent avec passion.
Mais dans le jeu l’effort est volontaire et libre, il cherche
et trouve sa satisfaction en lui-même : il est sa propre fin.
Au contraire, dans le travail l’effort est imposé par la néces-
sité d’atteindre un certain but qui est la satisfaction d’un
besoin : l'effort n’est plus que la condition préalable d’une
jouissance ultérieure, il est, comme l’on dit, « une tâche » et
voilà pourquoi il est pénible. Entre un canotier qui rame
pour s'amuser et un batelier qui rame pour travailler, entre
un alpiniste qui fait une ascension et le guide qui l’accom-
pagne, entre une jeune fille qui passe sa nuit au bal et une
danseuse qui figure dans un ballet, je ne vois qu’une diffé-
rence, c’est que les uns rament, grimpent, dansent, à seule
fin de canoter, grimper ou danser, tandis que les autres
rament, grimpent ou dansent pour gagner leur vie ; mais
cette différence suffit pour que ces mêmes modes d’activité
soient considérés par les uns comme un plaisir et par
les autres comme une peine. Il était agréable pour Candide
de « cultiver son jardin » : cela lui aurait été désagréable s’il
avait dû le cultiver pour y faire pousser des légumes et aller
les vendre au marché. Le touriste qui suit une route uni-
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