PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE
ajournée et en général d’autant plus reculée que la durée du
capital est plus longue. Si la construction d’un canal mari-
time, tel que celui de Panama, par exemple, doit coûter
3 milliards et ne doit être amortie qu’au bout de 99 ans, il
faut alors mettre en balance, d’une part, un sacrifice im-
médiat de 3 milliards, d’autre part une rémunération qui
se fera attendre tout un siècle. Or, pour établir une sem-
blable balance, il faut être doué à un haut degré de pré-
voyance et de hardiesse et avoir une foi inébranlable dans
l'avenir, toutes conditions qui ne se trouvent réunies que
dans les milieux très civilisés. C’est pour cette raison que les
peuples dont l’état social est peu avancé et dont la consti-
tution politique offre peu de sécurité n’emploient guère de
capitaux fixes. Toutes les richesses affectent la forme
d’objets de consommation ou de capitaux circulants.
Comparez, par exemple, les royaumes de l’Inde ou de la
Perse, où l’on trouve encore tous les trésors des Mille et Une
Nuits mais ni chemins de fer, ni routes, ni mines, ni
machines.
3e Enfin, il faut remarquer encore, au désavantage des
capitaux fixes, que si leur durée est trop longue ils risquent
de devenir inutiles et que par conséquent il faut une grande
prudence dans les prévisions que nous indiquions tout à
l'heure. En effet la durée matérielle du capital n’est pas
tout, c’est la durée de son utilité qui seule nous intéresse ;
or, si on peut compter jusqu’à un certain point sur la pre-
mière, on ne le peut jamais absolument sur la seconde.
L’utilité, nous le savons, est instable, et au bout d’un certain
temps, celle que nous croyons la mieux établie peut s’éva-
nouir. Il n’est pas à supposer que l’utilité de Peau et de
l’aqueduc qui l’amène puisse jamais disparaître : pourtant le
grand aqueduc que les Romains avaient élevé pour la ville
de Nîmes, le Pont du Gard, n’est plus qu’une ruine magni-
fique mais inutile : c’est que la ville de Nîmes a fait venir
l’eau du Rhôre. Rien ne nous garantit, quand nous percons
un tunnel ou que nous creusons un canal, que d’ici à un siècle
ou deux le trafic ne prendra pas quelque autre route. Or si,
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