Full text: Principes d'économie politique

LE CAPITAL 145 
leurs et d’autres animaux, n’avait pas la faculté de prévoir 
les besoins futurs, il est certain que toute la richesse pro- 
duite aurait été au jour le jour consommée ou gaspillée, 
comme c’est le cas d’ailleurs dans certaines tribus sauvages 
— et par conséquent le capital ne se serait jamais formé et la 
civilisation elle-même, fille du loisir, ne serait jamais née. 
Qu’on dise encore que la prévoyance, la sobriété et autres 
vertus morales sont des conditions indispensables sinon à la 
formation originaire, tout au moins à la conservation du 
capital, rien de mieux. Mais les économistes, en donnant 
pour cause efliciente au capital l’épargne, le font, inconsciem- 
ment ou non, dans le désir de justifier l’intérêt du capital en 
tant que rémunération de cette abstinence. 
En somme, la naissance du capital suppose toujours un 
excédent de la richesse produite sur la richesse consommée, 
mais qui peut se réaliser de deux façons : — soit que la pro- 
duction ait été portée au-dessus des besoins, soit que la con- 
sommation ait été comprimée au-dessous des besoins. Le mot 
d'épargne, et surtout celui d’abstinence, ne convient pas du 
tout au premier cas qui est heureusement de beaucoup le 
plus fréquent, et c’est pourtant de cette façon seule, histori- 
quement, que s’est formé le capital. 
Qu’on nous cite une seule richesse créée par l’abstinence ? 
La première hache de pierre de l’homme quaternaire a été 
taillée par un travail surnuméraire, à la suite d’une journée 
de chasse heureuse qui lui avait rapporté plus de vivres que 
de coutume et lui avait donné une journée de liberté pour 
créer ce premier capital. Pense-t-on que, pour passer de 
l’état de peuple chasseur à l’état agricole, les peuples aient 
dû préalablement épargner des approvisionnements pour 
toute une année ? Rien de moins vraisemblable. Ils ont tout 
simplement domestiqué les bestiaux, et ce bétail, qui a été 
leur premier capital, leur a donné, avec la sécurité du lende- 
main, le loisir nécessaire pour entreprendre les longs tra- 
vaux, Mais en quoi, comme le fait très bien remarquer 
Bagehot, un troupeau représente-t-il une épargne quel- 
conque? Son possesseur a-t-il dû s'imposer des privations ? 
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